Filiation protéiforme | 2026
79 Père absent, identité fragmentée : quête de filiation et reconstruction de soi chez Annie Lulu et Véronique Tadjo Pendant longtemps et confortée d’une certainemanière par l’attitude évasive, voire inaccessible de sa mère relative au sujet d’Exaucé Makasi Motembe, Nili s’est raconté une version simplifiée de son origine : celle d’un père qui aurait cédé à la beauté de sa mère, l’aurait aimée brièvement avant de disparaître, emporté par ses idéaux panafricanistes. Mais cette narration s’écroule face au silence pesant qui entoure son histoire. Personne ne lui explique pourquoi son père est absent, ni pourquoi elle lui ressemble sans même connaître son visage : « Alors imagine, personne ne te dit pourquoi il n’est pas là ni pourquoi tu lui ressembles tant, sans même que tu saches à quoi il ressemble au juste, personne ne te raconte qui il était vraiment ni comment l’amour a traversé sa moelle de part en part jusqu’à mourir étranglé par le remords de ne t’avoir pas connu. Je pensais, simplement, que mon père était un salaud, un abandonneur pathologique que le climat des Carpates n’avait pas réussi à séduire assez pour lui donner des couilles et de la persévérance. » (MNGL, 15). Ne connaissant ni son père ni son histoire, Nili grandit donc dans une confusion profonde sur ses origines. Elle ne sait pas pourquoi elle lui ressemble, ni ce qu’il représente. Cette absence de repères l’empêche alors de construire une image cohérente d’elle-même. Elle grandit aussi dans une colère sourde, nourrie par le rejet, les humiliations et le sentiment d’abandon, l’absence du père devenant une plaie ouverte dans sa vie. Cette haine, alimentée par ce ressentiment, mais aussi par les violences racistes liées à son métissage qu’elle subit en Roumanie, devient viscérale, omniprésente, s’exprimant dans les gestes du quotidien, dans les paroles qu’elle adresse à ce père fantôme : « Il n’y a pas un jour où je ne lui en aie voulu à m’en briser les os, à mon père, pas un jour de mon enfance dans ce vieux coin pourri de l’Europe où je ne lui en aie voulu d’être absent, de ne m’avoir jamais téléphoné, de se contenter d’être une espèce de plaie poisseuse enduite sur ma peau à la naissance et qui me valait de supporter les railleries interminables de tous les abrutis que j’avais pour camarades d’école et, plus tard, d’encaisser les regards lubriques d’ados acnéiques et vulgaires persuadés qu’ils deviendraient de petites stars locales s’ils arrivaient à m’attraper dans un coin en faisant en sorte que tout le voisinage le sache. Tu sais, je l’ai tellement haï, mon père. Je lui parlais dans mon sommeil, je lui parlais dans la salle de bains en prenant ma douche, je l’insultais assise sur les toilettes, en marchant dans la rue, en zappant
Made with FlippingBook
RkJQdWJsaXNoZXIy Mjc3NjY=