Filiation protéiforme | 2026

81 Père absent, identité fragmentée : quête de filiation et reconstruction de soi chez Annie Lulu et Véronique Tadjo « […] Tante Affoué prit les devants : – Je ne sais pas comment te dire cela, ma fille, mais c’est la vérité, en effet. Un mauvais rire s’échappa de la bouche de Nina : – Donc, vous saviez et vous me l’avez caché ! Bravo, vous avez très bien réussi votre coup ! […] Il faut te mettre à notre place. C’était à ton père de régler ses propres problèmes. Tu nous voyais passant derrière son dos pour tout avouer à ta mère ? Il ne nous l’aurait jamais pardonné. » (LP, 94). Devant cette déclaration, Nina se sent trahie, exclue, manipulée non seulement par son père, mais aussi par les autres membres de sa famille. Cette colère est aussi dirigée contre elle-même, pour avoir été naïve, pour n’avoir pas perçu le mur qui s’était dressé entre elle et les siens à cause de l’absence d’un élément constitutif de toute identité, à savoir la connaissance de la langue des origines : « son père ne lui avait pas appris à parler sa langue. Délibérément ? „Un mur dressé autour de nous, une porte barricadée, des fenêtres clouées et, à l’intérieur, l’exclusion”, songea-t-elle avec amertume, s’en voulant de n’avoir pas réagi à temps, de n’avoir pas lutté contre cette aliénation qui avait progressivement rongé son esprit » (LP, 94). Cette double vie, soigneusement dissimulée, finit par remettre en cause l’image idéalisée que Nina avait construite de son père : « Tout volait en éclats dans son esprit. » (LP, 24). D’un côté, elle l’avait admiré et elle réalise à présent que son père était plutôt égoïste, préférant préserver une façade de respectabilité plutôt que d’assumer ses responsabilités envers tous ses enfants. De l’autre côté, les dettes et les pratiques occultes de son père la confrontent à une part sombre de son héritage. Elle découvre qu’il a consulté des marabouts, versé de l’argent pour des rituels, et tenté de retrouver une puissance perdue par des moyens douteux. Cela la pousse à s’interroger sur la valeur morale de ce qu’il lui laisse : « Nina referma le livre. C’était sinistre. Elle aurait voulu croire que cet ouvrage se trouvait dans le tiroir par hasard. Mais les pages écornées révélaient qu’il avait été consulté maintes fois. Des larmes lui montèrent aux yeux. Dans quel monde son père avait-il vécu ? Elle comprit qu’ils avaient été séparés l’un de l’autre par une distance bien plus grande que les milliers de kilomètres entre eux. » (LP, 52). Face à ces révélations, Nina ressent une profonde solitude. Elle est la seule à devoir porter le poids de ces secrets, à gérer les

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