Filiation protéiforme | 2026

82 Ioana MARCU conséquences, à faire face aux enfants que son père a laissés derrière lui sans reconnaissance officielle. Elle a le sentiment d’être abandonnée une seconde fois, cette fois-ci non par la disparition physique de son père, mais par les mensonges et les silences qui ont entouré sa vie. Ces deux figures paternelles inscrites par Annie Lulu et Véronique Tadjo dans leurs romans respectifs incarnent ce que Dominique Viart appelle le « silence des pères », principe fondateur du récit de filiation (2009). Le silence d’Exaucé Makasi Motembe et de Kouadio Yao, loin d’être une simple absence de parole, est porteur de sens : il constitue un obstacle à la transmission d’une histoire familiale, à l’équilibre intérieur de Nili et Nina, à leur construction identitaire rassurée. En même temps, il est une invitation à l’enquête, à la restitution. Les héroïnes, privées d’un récit paternel cohérent 6 , doivent elles-mêmes reconstituer leur lignée, interroger les traces, les souvenirs, les récits indirects afin de combler les pièces manquantes de leur filiation. Elles deviennent ainsi les archivistes de leur propre histoire, les médiatrices entre le passé familial et leur présent identitaire. Ainsi, la filiation en creux – marquée par l’absence ou le mutisme du père – ne signifie pas une rupture définitive, mais plutôt une quête de sens. C’est dans ce vide que loge le désir d’élucidation, cette volonté de comprendre « de qui suis-je la fille ? ». 6 Chez Annie Lulu et Véronique Tadjo, l’absence de la figure paternelle ne conduit pas à une reconfiguration des fonctions maternelles. Dans le roman La Mer Noire dans les Grands Lacs , c’est la mère qui s’obstine à taire l’existence du père, refusant de transmettre à sa fille le récit filiatif paternel, ce qui crée un vide identitaire que l’enfant devra combler seule. Ce refus, de la part d’Elena Abramovici, de « parler » ou de « raconter » Exaucé Makasi Motembe a d’ailleurs une double conséquence : il laisse Nili avec un vide identitaire, et il contribue à une relation mère-fille problématique, voire dévastatrice. Quant au roman de Tadjo, la mère est absente, décédée, et il est possible qu’elle n’ait jamais eu connaissance de la double vie de son mari ; ou, si elle en avait eu conscience, elle n’en a rien laissé paraître à ses filles. Dans les deux cas, la fonction maternelle ne se voit ni renforcée ni reconfigurée : elle est soit dans le déni, soit dans l’effacement, laissant les enfants face à une quête de filiation fragmentée et silencieuse.

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