Filiation protéiforme | 2026
83 Père absent, identité fragmentée : quête de filiation et reconstruction de soi chez Annie Lulu et Véronique Tadjo 3. Le déplacement comme outil de restitution et de reconstitution Si l’absence du père constitue le point de départ du récit, c’est la quête qui en découle qui donne sa dynamique aux deux intrigues. Dans son ouvrage Filles sans père , Louise Grenier rappelle que « toute fille a besoin d’avoir un père connu et reconnu, un père intégré à sa propre histoire » (2004, 62). On peut alors envisager les narratrices-filles des romans La Mer Noire dans les Grands Lacs et Loin de mon père comme « un puzzle auquel il manque un morceau essentiel, un père » (Grenier 2004, 290). Pour reconstituer l’image de celui-ci et lui restituer la place centrale qu’il mérite dans l’histoire familiale et dans le processus de transmission et, en même temps, pour retrouver leur équilibre intérieur 7 , Nili et Nina doivent entreprendre un voyage à la fois géographique et mémoriel. Ce déplacement, loin d’être anecdotique, devient un véritable outil de révélation : il permet d’exhumer les fragments d’un passé enfoui, souvent douloureux, et de recomposer les contours d’une figure paternelle éclatée. Nili traverse la Roumanie, la France et le Congo pour remonter le fil du combat politique et social de son père, découvrant une histoire complexe et engagée. De son côté, Nina retourne en Côte d’Ivoire, une terre qu’elle croyait connaître, mais qu’elle redécouvre transformée, marquée par la violence et les silences autour de la double vie de son père. Ainsi, le déplacement devient un acte nécessaire pour faire émerger une mémoire plurielle et réinscrire le père dans le récit familial. Dépossédée de son « inscription généalogique » 8 , Nili entreprend un voyage qui l’amène à franchir des frontières multiples – géographiques, culturelles, linguistiques – pour approcher la figure paternelle. Chaque étape du parcours devient une « fouille archéologique » lors de laquelle la jeune fille récolte des indices : témoignages familiaux, souvenirs 7 Selon Louise Grenier, l’absence du père est la raison pour laquelle [le] monde intérieur [des filles] est chaotique, anarchique, inorganisé » (Grenier 2004, 290). 8 Dans son article « Les possédés et les dépossédés », Laurent Demanze affirme : « [L’héritier contemporain] est à la fois dépossédé de son inscription généalogique et possédé par ces vies antérieures de l’ascendance. » (2009a, 12). La narratrice du roman La Mer Noire dans les Grands Lacs est donc coupée, détachée de la continuité traditionnelle de la transmission familiale (valeurs, noms, récits, patrimoine), ne bénéficiant plus d’un ancrage clair dans une généalogie structurée.
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