Filiation protéiforme | 2026
85 Père absent, identité fragmentée : quête de filiation et reconstruction de soi chez Annie Lulu et Véronique Tadjo À Paris, dans l’attente de nouvelles sur son père qu’un avocat lui avait promises, Nili commence à apprendre « la langue de mon père, […] qui [l]’a fait tenir pas mal de temps » (MNGL, 78), à surfer sur internet à la recherche du moindre détail sur la vie d’Exaucé Makasi Motembe : « Je me suis traînée aux séminaires […] bleuie par les heures interminables passées devant l’écran minuscule de mon ordinateur portable […] à chercher sur Internet des vidéos à partir de mots-clés inopérants pour voir des images de Kinshasa la vraie […], trouver de vrais films tournés par de vraies personnes, en famille ou dans les rues. Des heures éternelles à chercher le nom des quartiers de la ville, à chercher un annuaire en ligne, Exaucé + Makasi + Motembe , Motembe Exaucé , Roumanie Congo étudiants , Makasi étudiant , Makasi student străin , Makasi Motembe Iaşi , foreign congolese students in Romania , Congo Iaşi , à envoyer des mails inaboutis à de mystérieux administrateurs de sites Web congolais pour quémander des informations sur mon père, sans qu’ils parviennent jamais à leurs destinataires, ou sans que quiconque y réponde, mail delivery system , undelivered mail returned to sender , […] la mémoire filandreuse, irrassemblable, jusqu’à imaginer qu’un tel était mon père jeune, sur cette photo d’anciens élèves du lycée Bolingani, alors que l’établissement n’existait peut-être même pas à l’époque d’Exaucé, et que la photo était en couleurs. Une dizaine de dossiers informatiques créés pour rassembler les centaines de fichiers hasardeux aux noms d’inconnus, collectés par association, phonétique, géographique, des inconnus qui, peut-être, seraient, seraient quelqu’un. » (MNGL, 79). Quelques mois après avoir entendu le nom de son père dans la rue, Nili vit deux autres expériences révélatrices. D’abord, elle aperçoit pour la première fois son père sur une photo 9 reçue d’un avocat de Kinshasa. 9 Sans l’avoir su auparavant, elle avait déjà vu son père sur une photo qui appartenait à Michelle, sa meilleure amie en Roumanie, qui s’est suicidée quelques années auparavant : « L’idée ne m’est venue qu’une heure après le coup de fil de l’avocat de comparer la photographie de Kodjo à celle que j’avais reçue sur mon téléphone. Sur le portrait de Kodjo, à l’arrière-plan à gauche, un des étudiants africains est assis, tourné vers un autre à qui il parle, et sourit. Sur la photographie que l’avocat m’avait envoyée, le même sourire. Les mêmes traits, reconnaissables, malgré une paire de lunettes à monture noire sur le cliché d’Exaucé pris par son frère au Congo. Alors tu vois, tout ce que je viens de te dire, tu vois que j’ai raison, que je suis coupable. Pendant deux ou trois ans, alors qu’on se retrouvait pour s’enivrer et se raconter nos vies, Michelle avait une photo de mon père chez elle. Ni elle ni moi ne pouvions le savoir. » (MNGL, 85).
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