Filiation protéiforme | 2026
86 Ioana MARCU Ensuite, elle entend la voix de sa grand-mère : il s’agit d’un premier lien direct que Nili établit avec sa famille paternelle, qui l’inscrit dans une lignée, dans une mémoire, dans une histoire. Malheureusement, la parole de la grand-mère fonctionne comme un messager tragique qui lui annonce la mort d’Exaucé Makasi Motembe à la guerre. Il s’agit donc d’une vocation fondamentale, presque sacrée, comme une parole de vérité qui vient briser le silence et l’attente. À la suite de ces expériences épiphaniques, Nili n’a qu’« une seule idée en tête : aller au Congo. Voir ma grand-mère, rencontrer mon oncle, deviner mon père dans le visage de mes cousins et cousines. J’avais le goût de ce pays, la passion de ce pays, de tout ce qui se rapportait de près ou de loin au Congo, comme une fièvre irrépressible et brutale. » (MNGL, 95). Elle entame alors une dernière traversée des frontières dans le but de rétablir sa filiation. Les gens qui l’accueillent à Kinshasa, leurs gestes, leurs voix, les plats servis, tout cela l’aide à « [entrer] dans [le] cœur [de son père], dans son monde » (MNGL, 101). Mais l’endroit où elle découvre des fragments intimes de son géniteur est sa chambre, dans laquelle on l’installe. Elle y découvre une série d’objets qui agissent comme des fragments de mémoire, des signes de son engagement politique et intellectuel, et qui déclenchent chez elle une révélation identitaire profonde : des livres signés par des auteurs engagés – Amílcar Cabral, Kwame Nkrumah, Sankara, Samora Machel, Lumumba – tous des figures de la résistance, de la révolution, de la pensée panafricaine ; des objets personnels – un jeu d’échecs abîmé, une bible rouge, des tracts, des photos de livres et de journaux découpées, une photo ancienne de Lumumba ; des traces d’enfance et de lutte – des pages gribouillées, des phrases manuscrites comme « Nous nous sommes réveillés. Nous ne dormirons plus. ». Nili retrouve donc un homme profondément engagé, cultivé et porteur d’une vision politique forte, un héritier de luttes, un passeur de mémoire, un résistant : « Mon cœur battait, mon fils, comme jamais auparavant. Impossible de fermer l’œil dans cette odeur, avec toutes ces images, dans cette pièce mystérieuse, ma première nuit à Kinshasa. Je commençais à comprendre qui était Exaucé Makasi Motembe, à deviner sa stature, découvrir l’ampleur de sa force. » (MNGL, 103). Un autre objet lui dévoile le côté affectueux de son père : une lettre qu’il avait adressée à Elena, dans laquelle il la suppliait de lui envoyer une photo de sa fille. Cette missive, que lui remet sa grand-mère, a une valeur testimoniale profonde, car elle joue le rôle de garant d’une vérité
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