Filiation protéiforme | 2026

89 Père absent, identité fragmentée : quête de filiation et reconstruction de soi chez Annie Lulu et Véronique Tadjo Ces révélations successives font voler en éclats l’image du père respectable, loyal et aimant que Nina avait conservée. Elle découvre un homme complexe, secret, parfois lâche, qui a préféré fragmenter sa vie plutôt que d’assumer ses responsabilités. Cette découverte est douloureuse, mais elle permet à Nina de mûrir, de sortir de l’illusion et de se confronter à la réalité de son héritage – un héritage affectif, moral et matériel qu’elle devra porter seule. 4. Reconstruction identitaire et rôle réparateur de la/l’(en)quête Dans les romans La Mer Noire dans les Grands Lacs et Loin de mon père , partir à la recherche du père, reconstituer son histoire, essayer de percer ses zones d’ombre est bien plus qu’un moyen de restitution de l’image (véritable) du patriarche et de l’atténuation des défaillances mémorielles. Le déplacement que Nili et Nina effectuent à la fois dans l’espace, en traversant des frontières et des continents, et dans le temps, en fouillant dans le passé familial à travers des souvenirs ou des objets-parlants, doués d’une valeur symbolique, devient un outil de réparation de soi, de rétablissement d’une continuité identitaire. Selon Louise Grenier, pour s’en sortir, pour dépasser le trauma engendré par l’absence du père, il faut « parler, écrire, rêver […], laisser les mots, les images et les souvenirs se présenter à l’esprit » (2004, 291). Et l’autrice d’ajouter : « Parler fait exister l’autre et nous fait exister. La parole éclaire une situation, dégage des significations et rend l’autre présent. Parler vrai, c’est faire la lumière sur son expérience d’absence ou de carence paternelle » (2004, 292). Nili, en quête de son origine, devient narratrice de son propre processus de découverte. Elle parle pour comprendre, pour relier les morceaux d’une histoire familiale dispersée entre continents et cultures. Elle prend la parole comme dans une séance de thérapie pour retracer et restituer ce qui n’a pas été transmis, pour dire ce qui a été tu. Elle ne s’adresse pas à un thérapeute, mais à son enfant à naître. Ce choix narratif transforme le roman en un espace de parole libre, intime, presque sacré. C’est une thérapie sans canapé, menée sur les rives du lac Kivu, dans un décor chargé de mémoire et de symboles. La narratrice parle sans filtre, sans jugement. Elle confie ses douleurs, ses colères, ses regrets, mais aussi ses espoirs. Arrivée à Kinshasa, dans la chambre de son père, elle est à la fois fascinée et

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