Filiation protéiforme | 2026

90 Ioana MARCU bouleversée par ce qu’elle découvre. Elle commence à deviner la stature de son père, à comprendre son héritage. Elle se sent vide, analphabète, malgré ses diplômes, en réalisant que son savoir académique, les livres proposés par ElenaAbramovici comme lectures commodes afin de trouver des réponses à ses questions pressantes sur la filiation ne lui ont pas permis de comprendre le monde réel ni de s’engager. Elle se reproche alors son inertie, son égoïsme, son désengagement en Roumanie et à Paris. Elle se compare à son père et se juge sévèrement. Mais, sur les bords du lac Kivu, loin de l’espace de son enfance marquée par le racisme, l’hostilité, la honte maternelle, la violence, l’isolement, elle comprend que le Congo est riche de sens, de ressources, de spiritualité, et que son éloignement l’a rendue ignorante. Elle commence alors à se reconnecter à ses racines. Le roman devient ainsi un lieu d’écoute fictif, où le lecteur joue le rôle de témoin silencieux. Cette parole est thérapeutique car elle permet à Nili de mettre en mots l’indicible, de reconstruire son histoire et de donner du sens à ses blessures 10 . En même temps, en s’adressant à l’enfant qu’elle porte dans son ventre, Nili crée une relation fondatrice, une lignée réparatrice, une nouvelle filiation, intimement adjointe à sa propre filiation. Elle veut transmettre la vérité, l’amour, mais aussi la force de survivre. Cette parole est un acte de soin, une préparation à la vie, une tentative de briser le cycle du trauma pour que son enfant puisse commencer sa vie sainement. Lors de cette pseudo-thérapie, Nili remonte le fil de son enfance, explore sa relation complexe avec sa mère, l’absence du père, son identité métisse et les violences subies. En retraçant ces expériences, elle met au jour les racines profondes de sa douleur : le rejet, le racisme, l’abandon. La parole qu’elle adresse aujourd’hui à son enfant est l’aboutissement d’une enquête intime amorcée bien avant son départ de Roumanie – dès les premières questions posées à sa mère sur l’absence du père. Ce long cheminement, fait de silences, de ruptures et de révélations, lui permet enfin de mettre en mots son histoire et de tenter une réconciliation avec elle-même. Nili transforme ainsi la haine en parole, la douleur en mémoire, et la mémoire en héritage. Elle ne cherche pas à oublier, mais à comprendre et à transmettre. C’est une thérapie active, qui ne guérit 10 Louise Grenier met en évidence le « pouvoir curatif de la parole […], l’importance de pouvoir instaurer et construire sa propre mémoire du père. Il s’agit d’une sorte de mémorial symbolique qui passe par le langage […]. Au terme d’un long et douloureux travail de deuil, peut-être sera-t-il possible de transformer cette expérience négative en récit porteur d’espoir » (2004, 19).

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