Filiation protéiforme | 2026

91 Père absent, identité fragmentée : quête de filiation et reconstruction de soi chez Annie Lulu et Véronique Tadjo pas tout, mais qui ouvre une voie vers la paix intérieure, qui dépasse les frontières du silence, et fait émerger une voix là où il n’y avait que des absences. Dans le roman Loin de mon père , il ne s’agit plus d’une parole thérapeutique adressée à un enfant comme chezNili. Nina, plus rationnelle, ne parle pas : elle pense, elle observe, elle raisonne. Son retour en Côte d’Ivoire déclenche une série de réflexions sur les bouleversements qui l’entourent – le pays, la société, la famille, son père. Ce n’est pas une parole qui se libère, mais une conscience qui s’affine. Nina ne rejette pas entièrement son père. Elle accepte peu à peu qu’il ait été un homme complexe, faillible, mais profondément humain. Elle cherche à comprendre, à reconstituer son histoire, à faire la paix avec ce passé fragmenté. Elle interroge alors ses silences et ses choix, revisite ses blessures, accepte ses secrets, assume les responsabilités nouvelles qui lui incombent. Lors de l’enterrement, elle parle une dernière fois à son père, le touche, lui dit adieu avec émotion. Ce cheminement intérieur, nourri par les contrastes entre passé et présent, devient pour Nina une manière de se repositionner dans son histoire familiale et dans un monde en mutation, de donner sens à une filiation incomplète. Que ce soit par la parole, adressée à celui qui sera le nouvel héritier d’une histoire familiale rétablie, ou par un repositionnement lucide au sein du tissu familial, Nili et Nina se réapproprient leur histoire en transformant une filiation manquée en filiation assumée. Elles apaisent leurs blessures identitaires, rétablissent un lien symbolique avec leur père lointain, et redonnent sens à leur trajectoire individuelle marquée par l’absence. Pour elles, ce défaut du père devient en quelque sorte « une épreuve structurante » (Grenier 2004, 18). Elles incarnent ces filles qui « réussissent à surmonter le manque du père, y puisant force et créativité, confiance en elles et liberté de penser », dont parle Louise Grenier (2004, 15) Conclusion À travers les romans La Mer Noire dans les Grands Lacs d’Annie Lulu et Loin de mon père de Véronique Tadjo, la figure du père se révèle comme un point de tension et de transformation dans le récit de filiation. Qu’il soit absent, silencieux ou disparu, le père incarne une énigme identitaire que Nili et Nina cherchent à résoudre par le biais du déplacement, de l’enquête, de la mémoire.

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