AGAPES FRANCOPHONES 2019

La fenêtre : un univers de l’entre-deux chez Hervé Bazin et Sylvie Germain _____________________________________________________________ 113 immédiatement de le chasser en ouvrant la fenêtre, mais s’étonne « que la nuit ne ploie pas, ne cède pas, même, sous le poids de sa peine. » ( TM , 233). Cette fenêtre opaque, sans effet de miroir, transgresse tout rôle dénotatif de la fenêtre, glissant vers un registre de l’ineffable. La fenêtre permet donc un double regard, de l’intérieur vers l’extérieur, mais aussi le revers. On peut regarder et être regardé ou bien on ne regarde pas et on ne permet pas d’être vu, en tirant les volets, les rideaux ou les persiennes 32 . Ainsi, pour que la fenêtre accomplisse son rôle tutélaire, elle doit être elle-même protégée par les volets tirés : « Une giboulée nocturne claque aux fenêtres, dont les volets n’ont pas été tirés » ( ANDF , 74), observe le protagoniste du roman Au nom du fils . Dans un autre contexte, cette protection de la fenêtre, qui engendre une sécurité du héros à l’intérieur, devient même une règle à ne pas franchir : « Ne jamais passer devant une fenêtre dont les rideaux ne sont pas tirés » 33 , s’imposent Maria et Manuel, refugiés dans la maison de Selma et Olivier Lagarneau. Si les volets gratifient l’espace intérieur d’une protection authentique, avec le passage du temps, la fenêtre demeure renfermée, pour que l’intérieur devienne une vraie prison : « Les fenêtres coincent et c’est plus difficile encore de les refermer » ( CDC , 81-82), remarque Folcoche dans le dernier roman de la trilogie bazinienne. Abandonnée, la Belle Angerie ne reste que ce qu’elle est devenue dès le départ sous le règne de Mme Rezeau : une cellule funèbre. Conclusion L’on vient de voir, ainsi, que l’image de la fenêtre traverse multiples représentations, de l’observation à l’enfermement et même vers la protection ou le pouvoir. Si, en première instance, la contemplation par la fenêtre, propre dans la littérature du XIX e siècle, définit les personnages des deux écrivains, ils se situent, tel qu’on l’observait déjà dans l’hypothèse, au niveau d’un entre-deux étymologique, à mi-chemin entre l’univers clos de la maison et l’infinité du monde extérieur. Mais au fil des pages, en tant que présence récurrente, la fenêtre sillonne des significations variées, réunies sous le goût des auteurs pour le double. Dans ce sens, inscrits dans une ligne héritée de la tradition canonique, mais ouvrant la voie d’une 32 Andrea del Lungo, o . c ., p. 8. 33 Hervé Bazin, Un feu dévore un autre feu , Paris, Seuil, 1978, p. 46.

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