AGAPES FRANCOPHONES 2019

Ioana-Rucsandra DASCĂLU Université de Craïova, Roumanie _____________________________________________________________ 120 l’action se passait, alors que, par contre, le présent était introduit brusquement, le plus souvent par un seul mot : l’adverbe « maintenant ». Le roman commence par le contexte temporel : « la dernière fois qu’elle l’avait vu, dix ans plus tôt. » 1 , pour revenir à l’actualité après une page et demie : « ce vendredi soir d’août 2003, sur le port de Calvi » (ASI, 12), avec une localisation temporelle et spatiale très précise. L’ironie du sort fait qu’après avoir échappé à la guerre de Yougoslavie, Antonia finisse sur les routes dangereuses de la Corse. Après la représentation du front yougoslave, où Antonia prenait des photos dix années auparavant, l’auteur nous amène au présent : « Elle prenait des photos de mariage maintenant, et c’était la raison de sa présence à Calvi. » (ASI, 12). La catastrophe est dépeinte par des détails précis : « sur la route de l’Ostriconi, au détour d’un virage » (ASI, 14) ; par les données de la police : « Antonia était sans doute morte la veille, à l’aube. » (ASI, 15). C’est à ce point que commence l’alternance entre l’image du corps mort, étendu dans l’église et le souvenir du prêtre qui commence à remémorer les trente-huit dernières années de sa vie. Le prêtre qui va célébrer la messe d’enterrement pour Antonia est son oncle maternel et en même temps son parrain. « Il est aussi celui qui trente-huit ans auparavant, dans la même église, la tenait serrée contre lui alors que l’eau froide du baptistère répandue sur son front la faisait pleurer. » (ASI, 15). C’est à ce moment qu’intervient brièvement et irrévocablement le présent : « Maintenant, il dit : J’irai vers l’autel de Dieu » (ASI, 15). Antonia incarnait pour le prêtre catholique le seul lien avec les passions de la chair, avec sa vie laïque, avant l’appel de la foi, « un appel inattendu et impérieux » (ASI, 22). Aussi la remémoration devient-elle douloureuse, sinueuse, avec des avancements et des retours. Il avait baptisé Antonia avant l’éveil de sa croyance catholique ; il se rappelle ces temps-là comme témoignage de sa première jeunesse, dépourvue de tout attachement à la divinité. Sa filleule était devenue le centre de ce monde, qui périssait en même temps qu’elle. Il fait clairement la distinction entre sa vie religieuse et sa vie civile ; cette séparation est opérée toujours par le biais des marqueurs temporels : « Désormais et pour le temps que durera la cérémonie, il n’est plus l’oncle de la morte, mais seulement un prêtre. » (ASI, 34). 1 Jérôme Ferrari, À son image , Paris, Actes Sud, 2018, p. 11. Désormais désigné à l’aide du sigle ASI, suivi du numéro de la page.

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