AGAPES FRANCOPHONES 2019
Ioana-Rucsandra DASCĂLU Université de Craïova, Roumanie _____________________________________________________________ 122 lorsqu’elle n’était qu’une petite enfant. Le fil du souvenir est interrompu par le présent, qui sert d’antithèse : « Maintenant, il dit : J’irai vers l’autel de Dieu , et l’assemblée répond : De Dieu qui réjouit ma jeunesse ». L’adverbe « maintenant » est soudain et sert d’introducteur de la comparaison : le passé est le comparant, alors que le présent devient le comparé, l’élément qui attire le plus l’attention, par le tragisme des descriptions et justement par cette tension permanente entre la vivacité de la jeunesse et le dramatisme pétrifié de la mort. Antonia est suivie depuis son baptême jusqu’à ses trente-huit ans ; tout y est : enfance, adolescence, premier amour, carrière de photographe. La référence temporelle impressionne par la précision des dates dans le roman de Jérôme Ferrari : les mois et les années y sont consignés exactement à chaque fois : « ce dimanche matin de l’été 1965 » (ASI, 81), « le mois d’août 1979 » (23), « février 1981 » (26), « septembre 1983 » (47), « pendant l’hiver 1987 » (65). Aucune de ces scènes ne reste sans être actualisée au présent. La narration élargie du passé, faite avec de nombreux détails est toujours mise en relation avec les moments divers de l’enterrement. Avec l’appareil photo que son oncle lui offrit pour son quatorzième anniversaire, Antonia prit des photos de la cérémonie d’ordination du prêtre, « alors qu’il était étendu à plat ventre, éperdu de joie et d’émotion, le cœur battant sur le dallage glacé de la cathédrale d’Ajaccio « (ASI, 26) ; cette inauguration de la carrière religieuse étant continuée par ses hésitations à célébrer le service religieux de l’ensevelissement de sa filleule et nièce, par sa difficulté à s’objectiver devant le public et à faire son métier malgré la parenté avec la morte. À l’opposé des passages où le prêtre réfléchit autour des doctrines catholiques, notamment sur la laideur du péché, sur ses devoirs cléricaux, sur l’éloignement du monde profane, il y a beaucoup de contextes qui recèlent le naturalisme d’attitude de l’écrivain ; celui-ci se manifeste surtout dans les descriptions. Le lecteur a l’impression de voir le corps mort d’Antonia envahi par le bourdonnement des mouches (ASI, 31), au visage déformé par l’accident, à la mâchoire brisée (ASI, 32) et empesté par l’odeur de décomposition. Du côté du remémoré, le naturalisme d’attitude se fait ressentir dans la description des scènes d’amour en plein air, qu’il s’agisse du dépucelage d’Antonia par Pascal B., dans la voiture de celui-ci ou des retrouvailles de ces deux amants, après que Pascal B. eut passé deux années en prison. Ce sont des
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