AGAPES FRANCOPHONES 2019
Louise KARI MEREAU Trinity College Dublin, Irlande _____________________________________________________________ 144 L’utilisation de marques, non pas dans le cadre d’une métaphore classique mais en tant qu’instagrammée peut en effet poser une question éthique en termes de limites de la liberté d’expression. Il ne s’agit pas d’apparenter un objet à celui d’une marque, mais il s’agit de distinguer cet objet comme celui de la marque. Ce n’est plus une comparaison mais, pourrait-on dire, une identification. Les onomastismes se généralisent et peuvent devenir des enjeux financiers et légaux. Ce procédé d’instagrammisation devient encore plus délicat lorsque le narrateur utilise des personnalités : surtout si elles sont vivantes. Dans Une vie sans fin (Beigbeder 2008), le narrateur fait maintes fois références à des célébrités : « Elle avait un petit menton // À la Charlotte Le Bon » (41) ou « Eh bien soit, ai-je accepté, avec la même intonation que John Wayne doublé par Raymond Loyer dans La Prisonnière du Désert » (42) ou encore « Léonore était encore plus ravissante avec les cheveux trempés : sensuelle comme une photo de Jean-François Jonvelle (un ami mort) » (43). Pour comprendre ces passages le lecteur doit connaitre l’apparence de Charlotte Le Bon, la voix de Raymond Loyer, le film La Prisonnière du Désert et les photographies de Jonvelle. Ici l’utilisation de célébrités ne semble pas problématique puisque celle-ci porte, non pas sur une appréciation de la personne, mais sur une caractéristique objective : Charlotte Le Bon a un petit menton, l’intonation est audible dans un film que l’on peut voir, et les photos de Jonvelle sont connues pour être sensuelles. Plus loin, le narrateur de Beigbeder intensifie l’instagrammisation à partir de personnes célèbres et vivantes : Le bleu nuit est la couleur qui me permet de porter le deuil sans imiter Thierry Ardisson. […] Pour le style d’animation, je me situe à mi-chemin entre Yann Moix et Monsieur Poulpe – intello mais déconneur (le communiqué de presse dit « pertinent et impertinent »). (2018, 66) Contrairement aux exemples précédents, il est clair ici que le narrateur émet un jugement sur les personnalités qu’il cite. Il utilise les noms de « Yann Moix » et « Monsieur Poulpe » pour renforcer l’image qu’il utilise pour se décrire, « intello mais déconneur ». Il annonce qu’il ne veut pas être associé à Thierry Ardisson. D’ailleurs, quelques pages plus loin, il développe une critique rude destinée à expliciter son allusion :
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