AGAPES FRANCOPHONES 2019

Félicité et Emerence − deux saintes du quotidien _____________________________________________________________ 157 plutôt être qualifié de roman autobiographique fictif. La plus importante différence entre les deux catégories c’est que les nombreux éléments réels présents dans le roman autobiographique fictif montrent au-delà de la réalité référentielle, ils deviennent signes qui, en reconstruisant la notion du réel, créent l’imaginaire dans le roman. Dans La Porte , il en existe beaucoup (personnes, lieux, événements), mais en recevant des noms et des cadres fictifs, ils finissent par renaître dans l’imaginaire : c’est ainsi que la narratrice perd son nom (le prénom Magdouchka n’apparaît que quelques rares fois dans le texte), Juliska de la réalité devient Emerence, les deux villages fictifs – Nádori et Csabadul – sont situés dans la région géographique réelle de Hajdúság. À l’aide de cette technique, la narratrice donne une apparence trompeuse, une identité fictive aux éléments du réel. Le récit est raconté par une narratrice homodiégétique, d’un point de vue subjectif. La narratrice est une écrivaine dont la vie ressemble beaucoup à celle de Magda Szabó et dont le nom est le diminutif du prénom Magda. C’est elle qui passe par le long et difficile chemin de la construction et de la déconstruction de son identité, et cela grâce à Emerence. Selon Kusper (2018, 30), la narratrice du roman propose un jeu herméneutique aux lecteurs quand elle fait semblant de présenter le dénouement tout au début du récit : il semble que les lecteurs, qui apprennent la fin de l’histoire dans le premier chapitre, ne doivent que suivre pas à pas le chemin par lequel la narratrice est arrivée à cette conclusion anticipée. Loin s’en faut. Nous pouvons constater que le roman est le processus de la compréhension même, et que c’est l’écriture qui devient pour la narratrice la condition de l’interprétation de ce qu’elle a vécu auprès d’Emerence, une condition sine qua non de la reconstruction de sa propre identité. Comme elle le dit au début de son récit : « J’ai vécu avec courage, j’espère mourir de même, avec courage et sans mentir, mais pour cela il faut que je dise : c’est moi qui ai tué Emerence. Je voulais la sauver, non la détruire, mais cela n’y change rien. » 11 . C’est pour comprendre que la narratrice veut Magda Szabo raconte sa relation avec l'inoubliable Emerence, qui fut sa femme de ménage pendant deux décennies à Budapest, entre le début des années 1960 et la fin des années 1970. » (Clavel, 2003-c). 11 Szabó, Magda, La Porte, traduction du hongrois par Chantal Philippe, Viviane Hamy, 2003, p. 9. Dorénavant désigné à l’aide du sigle LP, suivi du numéro de la page.

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