AGAPES FRANCOPHONES 2019
Félicité et Emerence − deux saintes du quotidien _____________________________________________________________ 159 Les deux servantes possèdent la même endurance exceptionnelle au travail, c’est justement leur trait caractéristique distinctif : elles travaillent tout le jour, sans interruption, avec une énergie surhumaine. Personne ne peut travailler autant qu’elles : en ce qui concerne Félicité « Pour cent francs par an, elle faisait la cuisine et le ménage, cousait, lavait, repassait, savait brider un cheval, engraisser les volailles, battre le beurre, et resta fidèle à sa maîtresse, − qui cependant n’était pas une personne agréable. » (Flaubert, 44). Quand Emerence tombe malade, trois personnes n’arrivent pas à accomplir le travail qu’elle a fait toute seule. Les deux écrivains expriment avec la même image que les servantes travaillent d’arrache-pied : Félicité « […] semblait une femme en bois, fonctionnant d’une manière automatique. » 12 ; Emerence « […] travaillait comme un robot » (LP, 16). Leur travail est impeccable : le poli des casseroles de Félicité fait le désespoir des autres servantes, et quant à Emerence, elle est tout simplement parfaite dans tout ce qu’elle fait. Bien qu’elle porte le nom de Sainte Émérencie, grand-mère de la Vierge Marie, la narratrice la compare à une autre sainte chrétienne : « […] dès le début, il m’avait semblé évident qu’Emerence avait une parente dans les Saintes Écritures, Marthe, dont la vie n’avait été que labeur au service des autres […]. » (LP, 31). La comparaison est bien assise, car Marthe, sœur de Lazare, est la patronne des servants et domestiques. Il est significatif que les deux femmes s’épanouissent en travaillant. Si on examine leur motivation psychologique, on comprend qu’elles se jettent à corps perdu dans le travail afin de refouler leurs déceptions, chagrins, maternité jamais accomplie, traumatismes. Car, tous ceux qu’elles chérissent, soit les trahissent (Théodore et le fils de l’avocat – c’est-à-dire les hommes dont elles sont tombées amoureuses), soit meurent (les parents de Félicité, Virginie, son neveu, Mme Aubain, et Loulou, le perroquet ; les parents et les frères jumeaux d’Emerence, Viola - la génisse, Paulette). En dépit de ces similitudes frappantes, il se dessine une différence essentielle entre elles dans le domaine du travail, notamment dans leur rapport avec leurs maîtres : contrairement à Félicité qui est incontestablement la dominée, soumise et 12 Flaubert, Gustave, Un cœur simple, in Trois contes, Paris, Flammarion, 1986, p.45. Dorénavant désigné à l’aide du sigle UCS.
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