AGAPES FRANCOPHONES 2019

Gabriella KÖRÖMI Université Károlyi Eszterházy , Eger, Hongrie _____________________________________________________________ 160 obéissante à sa maîtresse, Emerence renverse la hiérarchie traditionnelle de maître-serviteur : c’est elle, la femme de ménage qui exige des références de ses maîtres potentiels − « Je ne lave pas le linge sale de n’importe qui […] » (LP, 13) −, c’est elle qui détermine et le temps du travail, et le moment de son apparition dans le ménage de la narratrice. Cette différence déterminante s’explique par le fait que Félicité, étant domestique, vit sous le toit de sa maîtresse, dans une petite chambre, en revanche, Emerence est femme de ménage de plusieurs familles à la fois, et elle habite dans son propre appartement. Le deuxième point commun important entre les deux personnages est leur isolement : elles sont prisonnières de l’espace. Avec l’écoulement du temps, Félicité est de plus en plus enfermée dans les murs de la maison de Mme Aubain chez laquelle on sent le moisi et où la lumière est rare. C’est dans cette maison que Félicité passe les dernières années de sa vie solitaire, cloîtrée, derrière les persiennes fermées. L’espace clos, symbole de la tombe, anticipe la mort du personnage. L’isolement d’Emerence est, du point de vue psychologique, plus complexe que celui de Félicité. Elle ne laisse personne entrer dans son appartement, ce qui s’explique par de nombreuses raisons : elle y cache ses nombreux chats – considérés comme sa famille à elle −, mais aussi son autonomie et son identité ainsi que ses secrets, incarnés par les meubles de salon du XVIII e siècle, sa récompense pour avoir sauvé Eva Grossmann. Paralysée, elle préférerait mourir que de dépendre de la pitié des autres. Pareillement aux personnages mythologiques, auxquels elle ressemble de plusieurs points de vue, elle croit déjouer le destin quand elle avertit la narratrice : « […] en plus d’affection, il faut savoir donner la mort, retenez bien cela, cela ne vous fera pas de mal. » (LP, 109). Mais le destin est impénétrable, la narratrice ne comprend pas l’ordre sous-entendu. Ce qui rapproche encore les deux personnages, c’est leur relation particulière avec les animaux. Tout ce que Félicité sait de l’amour, elle l’a appris des animaux : « Elle n’était pas innocente à la manière des demoiselles, − les animaux l’avait instruite […]. » (UCS, 46). Son amour envers sa maîtresse, après la mort de la fille de celle-ci, a le caractère d’un « dévouement bestial » (UCS, 66). Lorsqu’elle aura perdu tous ceux qu’elle a aimés, elle donne tout son amour au perroquet, qui « […] dans son isolement était

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