AGAPES FRANCOPHONES 2019

Félicité et Emerence − deux saintes du quotidien _____________________________________________________________ 161 presque un fils, un amoureux. Il escaladait ses doigts, mordillait ses lèvres […]. » (UCS, 70). Le narrateur fait allusion à la féminité échouée de Félicité qui n’a pu s’épanouir ni en tant que femme, ni en tant que mère. L’allusion n’est que renforcée par le nom de la femme : Sainte Félicité de Carthage, ayant vécu au III e siècle, a été condamnée à mort pour avoir refusé de renier sa foi. Étant donné que les Romains n’exécutaient pas les femmes enceintes, c’est trois jours après son accouchement qu’elle a été jetée devant une vache sauvage. Il est notoire que dans les brouillons du livre, Flaubert avait pensé attribuer à Félicité le don d’un pouvoir étrange sur les animaux, ce dont les traces sont encore repérables dans la scène où elle sauve les enfants de sa maîtresse d’un taureau. Ce pouvoir magique, Emerence le possédera aussi : les animaux de toutes espèces – chats, chiens, pigeons, vaches − s’attachent à elle d’une façon instinctive. Il existe un mystérieux rapport télépathique entre la femme et les animaux apprivoisés, elle est capable de les « programmer » sans paroles, sans ordres, ils semblent obéir même aux pensées de la femme. L’affection qu’Emerence porte au chien trouvé par ses maîtres paraît être une compensation symbolique inconsciente de la maternité non accomplie : la narratrice compare sa femme de ménage tenant le petit chien dans ses bras à « […] une absurde Madone, caricature titubante de la maternité […]. » (LP, 46). La véritable maîtresse du chien est Emerence, puisque le chien n’obéit qu’à elle ; il supporte les caprices de la femme qui, quelquefois, le bat avec une cruauté terrifiante. C’est le chien qui deviendra la « personne » la plus importante dans la vie d’Emerence : il symbolise à la fois la bête mythologique (elle lui fait dévorer symboliquement son passé) et le prince ensorcelé, il incarne l’enfant qu’elle n’a jamais eu. C’est lui qui relie l’enfance et l’âge adulte de la femme, ce qui est exprimé explicitement par son nom allégoriquement chargé : Emerence donne au chien mâle un nom de femme, Viola. C’était le nom de sa génisse d’antan qui s’était cassé les deux pattes à cause de la petite Emerence. Pour punir la petite fille, son grand-père l’a obligée à regarder comment on a abattu et découpé en morceaux son animal adoré. Toute petite, elle a retenu la leçon qu’elle apprend à l’écrivaine aussi : « […] apprenez seulement ceci : n’aimez jamais éperdument, cela ne peut que vous mener à votre perte […]. » (LP, 140). Le chien devient le troisième partenaire dans le couple de la maîtresse et de sa femme de ménage. L’écrivaine-narratrice ne

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