AGAPES FRANCOPHONES 2019
Gabriella KÖRÖMI Université Károlyi Eszterházy , Eger, Hongrie _____________________________________________________________ 162 comprend que trop tard que la vieille femme est devenue son « chien » à elle, elle la sert avec le même attachement indéfectible, avec le même dévouement bestial que le chien sert Emerence : à l’hôpital, Emerence rend grâce à l’écrivaine avec le même geste instinctif, le même mordillement que le chien. Pour terminer la présentation des points communs entre Félicité et Emerence, il faut remarquer que leurs vies répondent aux mêmes constantes que la vie des saints : épreuves, sacrifice, amour. Comme épreuves, elles doivent subir la mort des êtres aimés, les traumatismes d’enfance, la déception amoureuse et la solitude. Félicité accepte sans réserve les épreuves, se résigne et continue à vivre. Emerence continue, elle aussi, mais elle tire la conclusion que l’amour est dangereux, qu’on ne doit se fier à personne. Pourtant, en dépit des déceptions continues, elles sont prêtes à se dévouer jusqu’au sacrifice de soi-même. Félicité affronte un taureau furieux pour sauver les enfants de sa maîtresse, elle offre à boire aux soldats, soigne les cholériques, protège les Polonais, soigne le père Colmiche, gravement malade, même si elle sait qu’il a commis des horreurs en 1793. Elle agit sans réfléchir, instinctivement, parce qu’elle ne peut pas faire autrement. Au rétrécissement de sa vie terrestre, symbolisé par son enfermement dans la maison de sa maîtresse morte, fait écho l’enrichissement de son âme, l’épanouissement de sa vie intérieure : « La bonté de son cœur se développa. » (UCS, 66), constate le narrateur. Le dévouement d’Emerence est pareil : elle passe son temps à secourir les malades et les démunis. On la voit régulièrement dans la rue portant un plat de marraine, dans lequel elle apporte de la nourriture à tous ceux qui en ont besoin : malades, souffrants, mourants. Elle protège et abrite tous, que ce soient des animaux (c’est ainsi qu’elle a ramassé ses neuf chats) ou des hommes. C’est sur ce point-là que l’analogie d’Emerence et de Sainte-Marthe, établie par la narratrice, reçoit un sens nouveau : Marthe est une femme au service de l’hospitalité qui, opposée à sa sœur Marie, assise aux pieds de Jésus, était toujours absorbée par les soins de l’accueil et du ménage. Emerence donne refuge à n’importe qui, à un soldat nazi aussi bien qu’à un soldat russe ; à celui qui est accusé d’avoir été un espion au service des capitalistes aussi bien qu’à un membre de la police politique. Contrairement à Félicité, en portant secours aux autres, Emerence risque plusieurs fois sa
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