AGAPES FRANCOPHONES 2019

Félicité et Emerence − deux saintes du quotidien _____________________________________________________________ 163 liberté, voire sa vie. Pour sauver la petite Eva Grossmann de la chambre à gaz, elle est capable même de mentir à sa famille, en disant que la fille est son enfant illégitime, et par ce geste plus que généreux, elle sacrifie son honneur, elle qui était le modèle de l’honnêteté dans son village natal. Le dévouement et le sacrifice sont naturels pour cette femme qui se déclare athée. Comme le dit la narratrice : « Emerence est bonne, généreuse, magnanime, elle honore Dieu par ses actes, même si elle en nie l’existence, Emerence est serviable, toutes les choses auxquelles je dois m’efforcer de penser sont naturelles pour elle, et peu importe qu’elle ignore, sa bonté est innée […]. » (LP, 163). La femme de ménage, malgré sa haine affichée envers l’Église catholique et ses paroles blasphématoires, vit en vraie chrétienne tout au long de sa vie. À partir des similitudes et des points de jonction relevés entre les deux personnages, nous pouvons comprendre pourquoi Clavel a comparé Emerence à Félicité. Sommes-nous, pour autant, fondés à affirmer que l’écrivaine hongroise s’est inspirée du roman français et que c’est Félicité de Flaubert qui a servi de modèle à son personnage ? L’analyse exhaustive du texte de La Porte n’a démontré aucun élément explicite ou implicite, qui nous autoriserait à donner une réponse affirmative à ces questions. Nous ne savons pas non plus, si Magda Szabó a lu le livre de Flaubert. Nous pouvons constater que, même si l’impression de parallélisme entre les deux personnages peut être justifiable, néanmoins elle reste trompeuse : leur proximité ne se révèle que thématiquement. Ce qui est commun à ces deux romans, c’est leur préoccupation de dessiner une servante dévouée et magnanime, dont la dynamique résulte du contraste de la simplicité et de la grandeur d’âme. Selon Kulcsár-Szabó, ce n’est pas pour nous connaître qu’une culture étrangère quelconque se tourne vers la nôtre ; elle a besoin des réponses que nous donnons aux questions qu’elle s’est posées (Kulcsár Szabó, 944). Sous cet angle, il semble que le personnage de Magda Szabó rappelle aux Français un horizon d’attente – terme utilisé dans le sens jaussien –, connu de leur propre littérature. Les critiques, aussi bien que les lecteurs français, cherchent de manière évidente des repères dans leur propre littérature pour comprendre et interpréter une œuvre littéraire étrangère, la littérature de l’Autre.

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