AGAPES FRANCOPHONES 2019
Sylvie Germain et Paul Celan. Perspectives sur la judéité dans le roman germanien _____________________________________________________________ 171 II. Les Peter Pan germaniens Herminie-Victoire est le premier cas de personnage germanien qui refuse de grandir. Fille de Théodore-Faustin et de Noémie, elle grandit à côté de sa grand-mère Vitalie dans un univers fantastique que celle-ci crée à l’aide des contes : « Et leur aïeule elle-même leur semblait douée de pouvoirs étranges et terrifiants ‒ vieille femme immortelle montée des bouches de l’Escaut. » (LN, 34) L’histoire du « jeune Kinkamor qui parcourut le monde et d’autres mondes encore afin de fuir la mort qui cependant le suivait pas à pas, usant dans cette course de milliers de souliers » (LN, 35) marque Herminie-Victoire profondément, l’effraie et la pousse à chercher une sortie devant la mort : « Elle décida qu’elle ne voulait pas grandir : [...] "Je resterai petite, je me ferais même de plus en plus petite. Si minuscule et si discrète que même la mort ne pourra jamais me trouver" [...]. Et elle s’enferma dans son enfance comme en une bogue d’éternité et d’invisible. » (NA, 35) Pourtant, elle doit quitter l’enfance au moment où son père est convoqué à la guerre, départ qui fait sombrer sa mère, Noémie, dans un état de désespoir incurable et une gestation d’environ deux ans, qui, plus tard, provoqueront sa mort : « Quant à Vitalie et à Herminie-Victoire, elles durent chacune à leur façon oublier leur âge. L’une força son corps à réinventer vigueur et endurance, l’autre ne put plus longtemps se rapetisser dans l’enfance. » (LN, 37) De cette manière, Noémie devient « la figure archétypale de la mère absente, abandonnique, de la mère qui, emportée par ses émotions, cesse d’être mère pour ses enfants » (Koopman-Thurlings 2006, 25), forçant ainsi leur entrée dans l’âge adulte. Ce bouleversement de la paix familiale est aussi la manière choisie par Sylvie Germain de dénoncer l’absurdité des guerres et d’aborder la question du Mal dans le monde. Herminie-Victoire est aussi le premier cas de l’œuvre de Sylvie Germain d’enfant abusée puisqu’elle est violée par son père après la mort de Noémie. Cette image décrite dans le premier roman de l’auteur, Le Livre des Nuits (1984), se trouve à l’origine de la saga des Péniel et marque la totalité de l’œuvre germanienne puisqu’elle « introduit la thématique de l’enfance volée [étant] une scène de la chute, équivalente à celle où Adam et Ève sont expulsés de leur paradis » (Koopman-Thurlings 2007, 49). Toujours enfant, Herminie-Victoire a une réaction confuse au geste brutal de son
Made with FlippingBook
RkJQdWJsaXNoZXIy Mjc3NjY=