AGAPES FRANCOPHONES 2019
Sylvie Germain et Paul Celan. Perspectives sur la judéité dans le roman germanien _____________________________________________________________ 173 Depuis la disparition de sa mère, Léger avait reporté sur sa sœur tout son amour blessé, trahi. Et du jour où sa mère avait fui la maison pour les abandonner il avait cessé de grandir. Le temps semblait s’être arrêté en lui, fossilisant son corps d’enfant. À douze ans il en paraissait sept. Comme s’il attendait le retour de cette mère prodigue et qu’il craignit qu’elle ne le reconnaisse pas lorsqu’enfin elle reviendrait. (JC, 73) L’histoire commence à une période où Léger avait douze ans et se déroule pendant trente ans. Donc, à quarante-deux ans, Léger continue à attendre le retour de sa mère : « Mais Leger ne survivait que cloîtré dans cette illusion depuis plus de trente ans et il était trop tard pour rompre le charme gris d’un tel mensonge. » (JC, 192-193) D’abord, la critique voit « ce gamin malingre et apeuré » (JC, 73) symbolique pour le roman entier, « fruit de l’imaginaire d’une romancière qui prolonge avec lui les plaisirs de son enfance » (Goulet 2006, 114). Ensuite, Léger est vu comme « une figure de chute » (Ghiteanu 2010, 133) étant donné qu’il ne réussit pas à surmonter le trauma enfantin, se réduit à l’image d’une victime et continue sa vie à faire son deuil dans la maison familiale. Pourtant, Léger reste enveloppé dans une aura d’innocence et de simplicité spécifiques à l’enfance, ce trait se définissant surtout au moment où il offre un rêve à Camille. Si la majorité des rêves de Léger « se nourrissaient de simples images que lui offraient son quotidien » (JC, 196), confirmant la théorie de Freud (1925, 21) sur les rêves enfantins 12 , le rêve qu’il offre à Camille est un rêve prémonitoire. Suivant les indications freudiennes sur le travail du rêve (Freud 1925, 42) qui consiste en la disposition des symboles pour faire un ensemble cohérent et, donc, rendre le rêve intelligible, le rêve de Léger prédit la future relation passionnelle entre Simon et Camille, mais aussi leur fin tragique : « Des draps séchaient dans le pré. […] La terre avait une odeur de lessive. […] Ils nageaient et dormaient dans les draps, en silence, ils avaient l’air heureux. » (JC, 196-197) Cette première partie du rêve annonce le chapitre suivant, « Jours de lessive » qui raconte la première nuit d’amour entre Camille et Simon dans les draps mis à sécher, image récurrente chez Sylvie Germain qui voit dans la blancheur des draps le symbole de la pureté. Après l’image du « verger fleuri » (JC, 198) tableau signifiant la beauté et l’intensité de l’amour qui lie le jeune couple, « les fleurs [deviennent] comme de l’écume, comme l’eau d’un 12 « [Le rêve enfantin] est en relation directe avec la vie quotidienne » (Freud 1925, 21).
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