AGAPES FRANCOPHONES 2019

Sylvie Germain et Paul Celan. Perspectives sur la judéité dans le roman germanien _____________________________________________________________ 175 lui a sauvé la vie : «J’ai aperçu trois petits cailloux devant le bouquet ;[…] j’ai constaté qu’ils étaient trop bien alignés pour que le hasard soit en cause.[…] Puis j’ai remarqué un morceau de papier à moitié glissé sous le bouquet […] J’ai deviné qu’il devrait s’agir des caractères hébraïques et aussitôt un espoir m’a saisi ‒ Loulou était venu ! » (CM, 246) Les suppositions de Laudes ne sont pas confirmées, car Léontine avait sauvé plusieurs enfants juifs. À travers Loulou, ce Peter Pan qui refuse de grandir, et les autres enfants juifs cachés dans la maison de Léontine, Sylvie Germain reprend un thème qui la taraude, la Shoah, thème retrouvé aussi dans Le Livre des Nuits, Magnus , Échos du silence ou Etty Hillesum , ce dernier livre portant le nom d’une écrivaine juive morte dans un camp de concentration. Germain déclare dans Les échos du silence : « Nous sommes au temps de génocides. Qui ne dit rien et ne fait rien face aux massacres, consent, se constitue obliquement complice. » (2006, 18) L’écrivaine se veut la porte- parole de ces malheureux, de ces victimes de l’Histoire tombés dans l’oubli. Elle aborde aussi le thème du silence de Dieu tout en se demandant pourquoi reste-Il muet devant le Mal qui règne dans le monde : « Par-dessus, par-dessus les piquants de la rose des vents, par-dessus les pointes des barbelées de tous les camps, par- dessus les ronces du temps, par-dessus les couronnes d’épines lacérant le cœur des victimes ‒ le psaume du silence. Le psaume du silence, composé d’une multitude des mots de pourpre : sang et sueur de sang, et larmes de sang des victimes innombrables, ces roses de Rien, de Personne qui sans fin jonchent notre mémoire, écorchent notre conscience. » (Germain 2006, 56-57) Ce psaume du silence, la Rose de Personne fait référence à Paul Celan, poète d’origine juive, très cher à Sylvie Germain, qu’elle cite dans plusieurs de ses livres. L’écrivaine associe Dieu à l’image évangélique du maître parti qui laisse tout son avoir aux soins de ses serviteurs, d’un Dieu qui est toujours ailleurs, mais qui ne cesse d’exister. À l’instar de Laudes qui voulait « filer tout droit chez le Très Haut afin de lui demander quelques explications » (CM, 45), Sylvie Germain interpelle Dieu grâce à l’écriture : « La question tragique demeure donc grande ouverte : pourquoi ce Dieu tout- puissant, infaillible et infiniment clairvoyant a-t-il permis que tant des crimes se perpétuent et que périssent tant d’innocents dans la désolation la plus extrême ? » (2006, 24) Elle cite souvent Simone Veil, philosophe qui a connu l’enfer des camps de concentration :

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