AGAPES FRANCOPHONES 2019
Approcher ou éloigner par la comparaison ? Le cas de deux voyageurs au Maghreb colonial _____________________________________________________________ 185 Tóth fait souvent appel aux similitudes frappantes pour le lecteur du XXI e siècle. Pour bien comprendre la description des rues de Tunis, nous devons insérer une courte explication. En Hongrie, les éléments obligatoires des foires et de tout événement organisé dans la rue sont les stands en plein air où l’on vend de la viande fraîchement rôtie. Cette sorte de buffet s’appelle « lacikonyha » en hongrois. En traduction littérale : « cuisine de Laci », qui fait référence au nom de Saint Ladislas et la fête liée à ce nom au mois de juin. « Laci » est un diminutif de « László », la version hongroise de Ladislas 3 . Le nom de la « cuisine de Laci » évoque les journées d’été caniculaires, la foule, le bruit et la bière fraîche (Bart 2001, 99). En ce qui concerne notre voyageur, il devait être grand amateur de ces cuisines en plein air car il les utilise souvent comme base de comparaison. Déjà dans les rues de Tunis, il en voit plusieurs : « Azután egy egész utca : Lacikonyha ; tele zabáló vagy pihenő koldushaddal ; sok közöttük a vak, sok a félkezű s egyéb nyomorult csonka-bonka. » 4 (Tóth 1904, 11-12) Cet exemple montre bien comment la comparaison modifie la réalité vue et comment elle détourne l’attention, voire masque l’essentiel : le lecteur reste coincé au fait qu’il y a des « cuisines de Laci » en Tunisie et il échappe à la description du peuple tunisien vivant dans de mauvaises conditions. Non seulement ces « cuisines de Laci », mais aussi d’autres éléments de la vie campagnarde apparaissent dans la description : Tóth découvre dans un café arabe une banquette blanche contre le mur sur les deux côtés d’une sorte de couloir qui lui ressemble à la banquette du four traditionnel hongrois (Toth 1904, 12). En lisant ce passage, le lecteur moins soucieux peut avoir l’impression qu’il existe des fours de type hongrois en Tunisie. En présentant les transports en commun de Tunis, son pays d’origine n’échappe pas à ses critiques : « A palota előtt fut a városi villamos vasút ; ez, szakasztott mint nálunk, épen akkor nem jő, amikor várjuk ; jó tíz perc mulva végre feltünik egy Isten tudja milyen lámpásu „körforgalmu” kocsi ; […]. » 5 (Toth 1904, 13-14) 3 Dans le Dictionnaire étymologique hongrois , nous trouvons que l’origine de ce nom peut être renvoyée aux fêtes qui commencent à partir du jour de (Szent) László qui tombe le 27 juin. Selon la tradition, après cette date, les cuisines des foires ont été installées à l’extérieur pour pouvoir préparer les repas « sous le ciel ». 4 « Ensuite, toute une rue de "cuisine de Laci", pleine de mendiants qui bouffent, ou se reposent. Beaucoup parmi eux sont aveugles, manchots ou tronqués quelque part. » (Nous traduisons) 5 « Le chemin de fer électrique circule devant le palais. Celui-là est exactement
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