AGAPES FRANCOPHONES 2019
Luca RAUSCH-MOLNÁR Université de Szeged, Hongrie _____________________________________________________________ 218 le motif du voyage dans le processus que l’historien de l’art Christian Michel appelle « le phénomène Watteau » (Michel 2008, 150). Bien que le voyage ne soit pas un sujet caractéristique de la peinture de Watteau (dont la plupart des tableaux appartiennent au genre des fêtes galantes), l’œuvre qu’il a présentée à sa réception à l’Académie royale de peinture et de sculpture en 1717 a tout de même pour sujet le voyage, même s’il s’agit là d’un voyage métaphorique. Cette toile se trouve aujourd’hui au Musée du Louvre, mais il en existe également une autre version probablement peinte plus tard, en 1718-1719, celle qui est exposée actuellement au Schloss Charlottenburg, à Berlin. Il est bien visible qu’il n’y a que de menues différences entre elles, et que toutes les deux représentent des jeunes hommes et femmes amoureux qui sont en train de faire un pèlerinage à l’île de Cythère, tenue pour l’île de l’amour et de la beauté. La question qui se pose lorsqu’on étudie ces tableaux est la suivante : à quel moment du voyage voit-on les pèlerins ? Est-ce qu’ils embarquent pour ou viennent de débarquer sur l’île ? En ce qui concerne les titres des tableaux, nous y reviendrons plus tard, et ferons référence pour le moment à tous les deux par le titre court (qui désigne aussi leur sujet), le Pèlerinage . Les deux tableaux seront alors au centre de notre enquête, cependant, ce ne sont pas les deux images que nous allons comparer lors cette étude, mais nous nous concentrerons sur les interprétations des peintures – et ainsi du motif du voyage à Cythère – qui sont différentes, voire contradictoires aux XVIII e et XIX e siècles. La voix légère et joyeuse dont les écrivains du XVIII e siècle se servent quand ils traitent de l’art de Watteau se transforme en une voix mélancolique et nostalgique au XIX e siècle. Le but de ce travail est donc de comparer les textes littéraires sur – et en rapport avec – cet artiste rococo du XVIII e siècle à ceux du XIX e siècle et d’essayer également de dévoiler les raisons du changement de ton des textes. Selon notre hypothèse, le changement de perception au XIX e siècle est le résultat d’un changement d’interprétation de la toile : si l’on la conçoit comme un embarquement, c’est la joie, mais si l’on l’interprète en tant qu’un débarquement, c’est un sentiment de nostalgie qu’elle suggère au spectateur. Notre recherche vagabonde donc aux frontières de deux tableaux, deux siècles et deux branches artistiques : la peinture et la littérature.
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