AGAPES FRANCOPHONES 2019
Deux Cythères, deux époques : L’univers de Jean-Antoine Watteau aux XVIII e et XIX e siècles _____________________________________________________________ 221 Par la suite, nous analyserons brièvement quelques ouvrages qui sont liés au peintre rococo et qui traitent le sujet du voyage en les comparant, tout en cherchant où et comment la joie a disparu : un poème intitulé Un voyage à Cythère écrit par Charles Baudelaire et un passage du Voyage en Orient , roman de Gérard de Nerval. Un voyage à Cythère et Voyage en Orient Paru dans la première édition des Fleurs du Mal en 1857, le poème intitulé Un voyage à Cythère fait partie de la section « Fleurs du Mal » qui a donné le titre au recueil. Tout le cycle de poèmes peut être en effet interprété comme un itinéraire, un voyage dont les poèmes sont les stations ou, métaphoriquement les points d’arrêt ou de repos. Même si le nom du peintre ne figure pas dans le poème, c’est non seulement son titre qui établit un lien entre le poème et le tableau de Watteau, mais aussi le motif du voyage. La relation, implicite, entre ce poème allégorique de Baudelaire et l’art de Watteau nous semble évidente. Nous devons préciser que ce poème avait été dédié à Nerval, auteur du Voyage en Orient , où les protagonistes font un voyage pareil au voyage du narrateur de ce poème – un voyage désillusionné et nostalgique – à l’île de Vénus. Au lieu de trouver une île ornée de « myrtes verts » et pleine d’amour, le narrateur-pèlerin qui arrive en bateau ne reconnaît pas Cythère, il pose même la question : « Quelle est cette île triste et noire? » et reçoit la réponse : « — C’est Cythère,/ Nous dit-on, un pays fameux dans les chansons/ Eldorado banal de tous les vieux garçons./ Regardez, après tout, c’est une pauvre terre. » (Baudelaire 1857, 165) L’île de Cythère idyllique est déjà disparue dans cette œuvre du XIX e siècle, et au lieu des fleurs, « des doux secrets, des fêtes du cœur » (Baudelaire 1857, 165), le narrateur n’y trouve qu’un cadavre pendu. Voici deux strophes qui nous montrent ces deux univers radicalement opposés : Belle île aux myrtes verts, pleine de fleurs écloses, Vénérée à jamais par toute nation, Où les soupirs des cœurs en adoration Roulent comme l’encens sur un jardin de roses Ou le roucoulement éternel d’un ramier ! — Cythère n’était plus qu’un terrain des plus maigres, Un désert rocailleux troublé par des cris aigres. J’entrevoyais pourtant un objet singulier ! (Baudelaire 1857, 165)
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