AGAPES FRANCOPHONES 2019

Luca RAUSCH-MOLNÁR Université de Szeged, Hongrie _____________________________________________________________ 222 Dans la douzième strophe du poème, le je lyrique s’identifie avec le cadavre (« Ridicule pendu, tes douleurs sont les miennes ! »). Il se regarde donc avec mépris, dégoût et douleur, mais évoque avec une certaine nostalgie le fait que lui aussi venait de Cythère, il était autrefois « [h]abitant de Cythère, enfant d’un ciel si beau. » (Baudelaire 1857, 166) C’est le même désenchantement que l’on retrouve dans l’œuvre de Nerval. Les protagonistes du Voyage en Orient se mettent à rechercher l’île de Cythère. Déjà, ce motif fait une référence tout à fait directe au tableau de Watteau mais, à la différence du poème de Baudelaire, le nom du peintre est également mentionné. Les héros de Nerval ne trouvent pourtant point ce qu’ils attendent : ils voient une Cythère abandonnée, transformée, morte : […] mais la terre est morte, morte sous la main de l’homme, et les dieux se sont envolés ! […] Je cherchais les bergers et les bergères de Watteau, leurs navires ornés de guirlandes abordant des rives fleuries ; je rêvais ces folles bandes de pèlerins d’amour aux manteaux de satin changeant... (Nerval 1851, 119) Dans les deux textes, nous trouvons donc deux Cythères : une Cythère idyllique, heureuse, amoureuse et une Cythère abandonnée, vide et morose ; une Cythère à laquelle on rêve et une Cythère que l’on trouve ; une Cythère imaginaire et une Cythère réelle ; une Cythère disparue et une Cythère désillusionante. Le je lyrique du poème de Baudelaire et le narrateur du récit de Nerval donnent l’impression qu’ils ont encore vu Cythère dans son état parfait – mais de quelle manière ont-ils eu connaissance de l’état idyllique de cette île ? Nous supposons que c’est le tableau en question (le Pèlerinage ) qui a montré la Cythère parfaite à ces auteurs. Autrement dit, ce qui est représenté sur la peinture est le moment de débarquement, et c’est ainsi que le spectateur peut voir la beauté et la joie de Cythère – que les protagonistes de ces ouvrages cherchent sans cesse. Comme le remarque Michel Brix : « [l]e voyageur est donc contraint de repartir, pour tenter de trouver ailleurs, [...] cet univers de retraites verdoyantes et propices à l’amour correspondant à l’Arcadie des Anciens. Quête vaine, dont le Voyage en Orient , en 1851, fait la relation. » (Brix 2008, 286) Mais pourquoi veulent-ils désespérément trouver Cythère ?

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