AGAPES FRANCOPHONES 2019
Deux Cythères, deux époques : L’univers de Jean-Antoine Watteau aux XVIII e et XIX e siècles _____________________________________________________________ 223 La désillusion au XIX e siècle Avec la disparition de l’ère où Watteau a créé son œuvre, la Cythère parfaite qu’il a peint est également disparu. Pour les écrivains du XIX e siècle, ce que le tableau de Watteau représente est un mensonge, une fausse promesse. Les frères Goncourt le soulignent également à propos de Watteau : « Ce tailleur divin était un merveilleux utopiste, un embellisseur de toutes choses, le plus aimable et le plus déterminé menteur. » (Goncourt 1880, 3) D’où vient ce sentiment de déception au XIX e siècle ? Le changement dans la perception de l’art à l’époque de Baudelaire attire notre attention sur une transformation notable dans la société française, survenue vers le milieu du XIX e siècle. C’est l’ère de l’industrialisation pendant laquelle l’« invasion » des machines change de nombreux aspects non seulement de la vie artistique – pensons par exemple à la photographie – mais aussi de la vie quotidienne. Il nous semble un peu contradictoire que ce soit pendant les premières décennies de l’industrialisation – autrement dit du progrès matériel – que le romantisme fleurit. Le chercheur bordelais Pierre Laforgue explique ainsi cette ambigüité : « … la machine, le machinisme et l’industrialisme ont profondément affecté l’imaginaire du romantisme et ont suscité une nouvelle représentation du monde. » (2003, 64) Selon Laforgue, l’effet du « machinisme » et de l’ « industrialisme » sur le romantisme est la mélancolie, idée qu’il précise ainsi : « [r]omantisme et modernité se conjuguent et s’éprouvent dans la mélancolie. » (Laforgue 2003, 92) Selon notre interprétation, c’est la mélancolie – en tant que résultat d’un redéploiement industrialiste – qui va de pair avec d’autres sentiments qui inondent l’individu, tels que la nostalgie et le désir d’un monde dépassé et perdu. Dans les ouvrages que nous analysons, c’est le rêve du passé, notamment de l’ère avant l’industrialisation qui se transforme en mélancolie dans l’œuvre de Baudelaire et de Nerval. Les ouvrages cités sont de beaux exemples de ce sentiment de perte. Le monde idyllique, créé par Watteau, devient un désir pour le narrateur, surtout lorsqu’il se rend compte de ce qu’il ne peut plus jamais l’atteindre. Cythère, et plus particulièrement la mort de Cythère, est alors un motif essentiel de la mélancolie romantique, car l’île est le symbole d’un monde idéal perdu. C’est le motif du voyage
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