AGAPES FRANCOPHONES 2019

Luca RAUSCH-MOLNÁR Université de Szeged, Hongrie _____________________________________________________________ 224 désillusionné qui représente le désir et le regret d’un monde mort, de la nostalgie – et qui sert ainsi d’un élément quasi-saisissable de la mélancolie par les textes. L’œuvre peinte Jusqu’à ce point, nous avons essayé de soutenir notre hypothèse à l’aide des sources littéraires des époques étudiées. Pourtant, dans la perspective de l’histoire de l’art, encore d’autres questions se posent : quels sont les facteurs qui ont déterminé comment les auteurs interprétaient l’œuvre ? Est-ce que c’est l’époque où ils ont vécu, ou est-ce plutôt la version du tableau qu’ils connaissaient ? Il faut chercher la réponse dans la problématique de la diffusion des œuvres d’art aux XVIII e et XIX e siècles. Le seul moyen de faire plusieurs répliques des tableaux à l’époque était la gravure, mais même l’accès aux gravures était un privilège, réservé à une partie restreinte des collectionneurs. Jean de Jullienne, qui était non seulement l’ami de Watteau mais aussi le marchand de ses tableaux, a lancé un projet après la mort du peintre, il a fait notamment graver plusieurs centaines de ses tableaux et dessins, et a publié ces estampes en deux volumes intitulés : Figures de différents caractères (en 1726) et Œuvre d’estampes d’après les tableaux et dessins originaux de feu Antoine Watteau (en 1735). Ce sont donc surtout les planches parues dans ces recueils que les biographes de Watteau du XVIII e siècle pouvaient connaître. La gravure du Pèlerinage a été faite d’après la version de Berlin par Nicolas-Henri Tardieu en 1733. Comme sur toutes les gravures, sur celle-là aussi, l’image est dans le sens inverse. Mais ce fait peut changer aussi l’interprétation de l’œuvre. Comme le remarque Christian Michel : « il est usuel en Occident de lire les images de gauche à droite, et de supposer que c’est le mouvement normal des figures dans le tableau » (2008, 245), c’est-à-dire que sur la gravure, les pèlerins se dirigent vers le bateau. Au XVIII e siècle, c’était effectivement un embarquement que les spectateurs y voyaient. Le titre qui figure en bas de la gravure en témoigne aussi : il est L’Embarquement pour Cythère . Par contre, au cours du XIX e siècle, bien qu’on n’expose les collections des tableaux de fêtes galantes au Musée du Louvre qu’après 1870, quelques pièces provenant des collections privées

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