AGAPES FRANCOPHONES 2019
Le vers régulier français : avant et après la « crise de vers » _____________________________________________________________ 229 et évidence métrique » (Cornulier 2001, 494) se perd définitivement vers la fin du XIX e siècle. Comme le fait remarquer le métricien Benoît de Cornulier (2001, 495) : « […] un grand nombre des lecteurs aujourd’hui considérés comme cultivés ne partagent ou ne connaissent même pas ce système, et traitent dans leur tête bien des vers des Fleurs du mal […] autrement qu’ils furent traités par leur auteur et ceux de ses contemporains auxquels il s’adressait ». La connaissance des conventions classiques n’est plus un savoir partagé pour la grande majorité des lecteurs contemporains. Guillaume Peureux va encore plus loin en écrivant que « la négligence, l’oubli, volontaire ou non, conscient ou non, de ces conventions, peut caractériser même les poètes modernes pratiquant un vers mesuré » (Peureux 2009, 572). L’usage qu’ils font du vers régulier n’est que rarement une simple continuation de la versification traditionnelle, il s’agit beaucoup plus souvent d’un retour conscient, d’un choix esthétique délibéré. Nous proposons de passer en revue quelques réponses caractéristiques, données à la question suivante : « comment écrire en vers (garder le vers) tout en manifestant une volonté de position moderne ? » (Purnelle 2003, 14). Jules Supervielle, Robert Desnos, Louis Aragon, Jacques Réda, William Cliff écrivent en vers réguliers à un moment donné de leur parcours poétique, obéissant à des motivations différentes qu’il s’agira d’élucider. Quant à Paul Éluard et Jacques Prévert, leur vers libre s’inscrit d’une manière constitutive dans la tradition métrique. Ces sept poètes, présentés en suivant un ordre chronologique et historique, illustrent chacun un type d’usage du vers régulier après la « crise de vers ». 2. Le « classicisme » de Supervielle Jules Supervielle (1884-1960), considéré comme le « poète de la simplicité et de la transparence » (Cook 1997, 36), commence sa carrière poétique par une poésie formellement libre. Il n’empêche qu’en 1923, lors d’une « enquête sur les maîtres de la jeune littérature », il affirme déjà sa croyance « au renouvellement des genres traditionnels » (Supervielle 1996, 709). Les vers libres et les versets surréalistes des Débarcadères (1922) et Gravitations (1925) ne cèdent pourtant la place aux vers réguliers, les laisses aux strophes, les assonances aux rimes qu’à partir des années 1930. Cela ne signifie pas que le vers régulier devienne exclusif dans les
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