AGAPES FRANCOPHONES 2019

Le vers régulier français : avant et après la « crise de vers » _____________________________________________________________ 233 rimes. Les quelques irrégularités (« faux alexandrins », assonances, rimes enjambées) ne se trouvent que dans les premiers poèmes du recueil, écrits avant l’armistice. Ne parlez pas d’amour J’écoute mon cœur battre Il couvre les refrains sans fil qui l’ont grisé Ne parlez plus d’amour Que fait-elle là-bas Trop proche et trop lointaine ô temps martyrisé (« Petite suite sans fil ») Aragon explique le tournant que le recueil Crève-cœur représente dans son œuvre poétique par le souhait d’être « entendu du plus grand nombre de gens possible » (cité par Beaujeu, 1993, 17), permettant de transmettre un message à portée politique. Il doit faire face aux accusations des surréalistes qui le condamnent pour « vieillerie poétique » et qualifient la poésie de résistance de « réactionnaire ». Dans « Arma virumque cano » (la préface du recueil des Yeux d’Elsa ), il se défend ainsi contre les « reproches » « injustes » : « je veux aussi marquer combien je suis loin de partager les vues de ceux qui […] me reprocheront facilement je ne sais quel retour en arrière, quel retour à une poésie antérieure » (Aragon 1942, 27). Dans ses recueils publiés après la guerre, les vers comptés et non comptés sont également présents. 5. Éluard et la tradition métrique L’évolution poétique d’Aragon est abondamment commentée par le poète lui-même dans des entretiens et divers écrits théoriques. Le retour au vers régulier, déterminé et justifié par des intentions idéologiques, représente dans son œuvre une rupture évidente. Or, on ne trouve rien de tel chez Paul Éluard (1895-1952), le poète surréaliste le plus important. Malgré les apparences, des premiers aux derniers poèmes, la « tradition métrique » (Mazaleyrat 1967, 25-42) est toujours restée présente dans sa poésie « dont une métrique en somme facile rend l’approche aisée » (Mazaleyrat 1967, 33). Jean Mazaleyrat définit la tradition métrique par « le maintien, dans une poétique du vers libre, des structures rythmiques et des groupements syllabiques fondés sur une prosodie ancienne et régulière, soit plus récente et assouplie » (1967, 25). À la différence des autres poètes surréalistes (André Breton, par exemple), le vers éluardien ne se fonde pas sur le vers libre, mais sur le vers pair (6,

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