AGAPES FRANCOPHONES 2019

Employeurs – employés : inégalité et violence ( Hilda de Marie NDiaye et Chanson douce de Leïla Slimani) _____________________________________________________________ 275 là, tenant à bout de bras cet édifice fragile. […] [Elle] s’agite en coulisses, discrète et puissante. » (CD, 65). La même ambition gouverne et Louise et Madame Lemarchand, le même désir de s’infiltrer dans la vie des autres, d’exercer et d’imposer leur volonté. Pourtant, la nounou opère dans le silence ou devant les enfants. Les « contes cruels où les gentils meurent à la fin, non sans avoir sauvé le monde » (CD, 42) et le cache-cache dangereux et sans règles, sont parmi les premiers signes du dérèglement mental de Louise. Les Massé n’observent pas ces petites fissures et sont extrêmement contents des services de Louise. Les horaires se prolongent, les tâches de la nounou s’élargissent, la dépendance réciproque s’aiguise : « [Louise] a l’intime conviction à présent, la conviction brûlante et douloureuse que son bonheur leur appartient. Qu’elle est à eux et qu’ils sont à elle » (CD, 88). Louise oublie toutefois qu’elle n’est qu’une employée et les Massé semblent oublier qu’elle reste une étrangère dont ils ignorent l’histoire et les problèmes. Peu à peu, la rancune monte des deux côtés : [Paul] sait combien Louise leur est nécessaire mais il ne la supporte plus. (CD, 133) Une haine monte en [Louise]. Une haine qui vient contrarier ses élans serviles et son optimisme enfantin. Une haine qui brouille tout. […] Hantée par l’impression d’avoir trop vu, trop entendu de l’intimité des autres, d’une intimité à laquelle elle n’a jamais eu droit. Elle n’a jamais eu de chambre à elle. (CD, 171) [Myriam] commence par agonir Louise. Elle se dit qu’elle est folle. Dangereuse peut-être. Qu’elle nourrit contre ses patrons une haine sordide, un appétit de vengeance. Myriam se reproche de n’avoir pas mesuré la violence dont Louise est capable. (CD, 185) Enfermée dans un appartement qu’elle voudrait faire le sien, gardant des enfants qu’elle commence à négliger, Louise semble être devenue un reflet d’Hilda, bien que celle-ci soit la prisonnière de sa patronne. La seule différence serait le fait que la nounou de Chanson douce se défait de son apathie par la haine 9 . Et la haine la mène aux idées meurtrières : « "Il faut que quelqu’un meure. Il faut que quelqu’un meure pour que nous soyons heureux." » (CD, 230) 9 Les spectateurs apprennent de Corinne, la sœur d’Hilda, que cette héroïne invisible et muette « rêve de voir crever [Madame Lemarchand et ses enfants]. » (H, 79)

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