AGAPES FRANCOPHONES 2019

Employeurs – employés : inégalité et violence ( Hilda de Marie NDiaye et Chanson douce de Leïla Slimani) _____________________________________________________________ 277 On trouve des conceptions voisines [de celles de Genet] dans les déclarations de Ndiaye [sic] : "le théâtre [ne] ressemble en rien à la vraie vie. C’est facile et moche la vraie vie au théâtre vous ne trouvez pas ?" (Perrier). L’espace de la représentation esthétique est clairement distingué de l’espace ontologique de la réalité. Qu’en est-il du réalisme sociologique et psychologique dans les œuvres de Ndiaye ? Pas plus que chez Genet, son écriture ne se veut le simple reflet de la société. (Geiger 2010, 116-117) Dans la même veine, Leïla Slimani souligne : « Je suis opposée à une lecture trop sociologique des romans. J’ai voulu dresser un portrait de la famille qui peut apparaître comme un bloc fermé, clos. C’est souvent cruel même. Ce roman est une fiction, une pure fiction. » (Borderie 2016, §13) Essayer d’intégrer ces œuvres à la réalité quotidienne serait donc un rétrécissement de la substance littéraire. Au contraire, multiplier les lectures et les points de vue permettrait de puiser dans la profusion thématique et symbolique ; car, à travers ces écrits la relation bonne-patronne acquière des visages, des voix, des nuances. L’abus s’incarne, le noyau réel se mue en fable. La presse ou les études sociologiques risquent de dépersonnaliser ces problèmes. En revanche, l’intimité des autres pénètre mieux dans l’intimité des lecteurs, grâce aux personnages littéraires et à la manière dont l’histoire est construite, dont les mots sont choisis, dont les portraits sont dessinés. Dans un entretien pour son roman Trois femmes puissantes , Marie NDiaye résume bien cet aspect : « Si la matière littéraire est assez intéressante ou prenante, ces trajectoires restent mieux en mémoire que ce qu’on peut lire dans les articles ou voir en images. » (Kaprièlian 2009, § 24) Hilda et Chanson douce complètent ainsi la riche tradition des œuvres traitant les relations parfois déshumanisantes entre employeurs et employés 10 et assurent un point de vue contemporain auquel le lecteur peut adhérer. Si l’histoire de cette inégalité n’est pas nouvelle dans la littérature, si la presse abonde des faits-divers sur ce sujet, les ouvrages étudiés ne manquent pas pour autant d’intérêt ; et c’est justement le soin investi dans le portrait des personnages et la fine analyse des rapports entre eux qui rehaussent la valeur littéraire de ces écrits. 10 Dans son article « Parole et pouvoir : la part totalitaire dans Hilda de Marie Ndiaye », Marion Geiger compare la pièce de Marie NDiaye à trois écrits ayant un sujet pareil : Les Bonnes de Genet, La Leçon de Ionesco et Les Muets de Camus.

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