AGAPES FRANCOPHONES 2019
Géza Szasz Université de Szeged, Hongrie _____________________________________________________________ 56 les différences dans les représentations. Il disposait donc d’un outil qui lui permettait d’identifier l’apport de tel ou tel voyageur, relever les éléments récurrents, et identifier les exagérations. Ce procédé a largement contribué au rétablissement du crédit du récit de voyage, réputé d’être mensonger, et à une meilleure connaissance de l’étranger. C’est en ce sens que nous pouvons parler de comparaison utilitaire . Cet effort a d’ailleurs retenu l’attention des contemporains. À en croire un journaliste du « Constitutionnel » des années 1820, les éditeurs voulaient présenter les derniers voyages, à l’aide d’un appareil critique, en en écartant « ce faux merveilleux que réclame le roman historique, ces détails personnels propres seulement aux correspondances familières, et ces observations longuement scientifiques, excellentes à consigner dans des Mémoires offerts à l’Institut. ». Leur objectif était de les mettre « entre les mains de la jeunesse française [pour qu’elle puisse] apprendre à aimer d’une ardeur égale la science, la morale et la liberté » (« Le Constitutionnel », 4). Une collection de voyages devenait par cela plus qu’un simple recueil de textes : au nom de la vérité et de la raison, l’éditeur critiquait (ou feignait de critiquer) et « nettoyait » les récits pour en faire une « bonne lecture ». 2. Observer pour comparer – les méthodes du voyage au XVIII e siècle Les tentatives d’encadrement « philosophique » du voyage, lancées en Angleterre aux années 1660 dans un contexte entièrement utilitaire (Leclerc, 40-45) 3 , font des débuts timides en France vingt ans plus tard (Margolin, 9-10). Dans un ouvrage publié en 1688, Baudelot de Dairval définissait les principes du « voyage utile » : « Quand on passe en quelque endroit, il faut en examiner d’abord la situation, pour en connaître la nature comme il faut, et pour faire des réflexions plus justes sur les mœurs des habitants. » (Baudelot de Dairval, 697). Selon cette argumentation, le voyageur doit faire plus que décrire : il doit passer en effet à l’analyse « systématique » de l’état du pays qu’il traverse, et cela pour formuler un jugement « raisonnable » de ses habitants, donc des hommes. On est aussi renvoyé à la lecture des textes antérieurs (souvent de valeur 3 Il s’agissait avant tout d’offrir aux navigateurs une grille de mesures et d’observations, afin d’obtenir des données uniformisées.
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