AGAPES FRANCOPHONES 2019
Le récit de voyage, instrument de comparaison ? _____________________________________________________________ 59 discours géographique ou « naturaliste », qui doit beaucoup au langage philosophique tout en l’appliquant sur une science naturelle. On y lit, entre autres, les méditations d’un esprit éclairé sur les « révolutions » (c’est-à-dire l’évolution morphologique) de notre globe et les enseignements qu’on peut en tirer. Il nous démontre en effet, sur l’exemple de l’Etna, que l’observation des montagnes ou des volcans apporte non seulement des résultats géologiques mais amène aussi l’homme à considérer la précarité et la vanité des créations et des prétentions humaines : C’est ainsi que la vue de ces grands objets engage le philosophe à méditer sur les révolutions passées et à venir de notre globe. Mais si au milieu de ces méditations, l’idée des petits êtres qui rampent à la surface de ce globe, vient s’offrir à son esprit ; s’il compare leur durée aux grandes époques de la nature, combien ne s’étonnera-t-il pas, qu’occupant si peu de place et dans l’espace et dans le temps, ils aient pu croire qu’ils étaient l’unique but de la création de tout l’univers : et lorsque du sommet de l’Etna, il voit sous ses pieds deux royaumes qui nourrissaient autrefois des millions de guerriers, combien l’ambition ne lui paraît pas puérile. (Saussure, 26-27) Les promenades dans les Alpes sont encore plus instructives pour le géologue et l’aident à dévoiler le mystère de l’origine des montagnes. En tout cas, les hautes montagnes, où sont présentes toutes les forces de la nature, doivent être objets d’admiration et d’étude pour le géologue et pour le physicien. La nature ne doit pas cependant constituer l’unique objet d’étude ; il s’y ajoute l’analyse du comportement des hommes (« le moral »), évidemment influencé par l’entourage physique. Cela aboutit à une comparaison assortie de jugement : Le moral dans les Alpes, n’est pas moins intéressant que le physique. Car, quoique l’homme soit au fond partout le même, partout le jouet des mêmes passions, produites par les mêmes besoins ; cependant, si l’on peut espérer de trouver quelque part en Europe, des hommes assez civilisés pour n’être pas féroces, et assez naturels pour n’être pas corrompus, c’est dans les Alpes qu’il faut les chercher ; dans ces hautes vallées où il n’y a ni seigneurs, ni riches, ni un abord fréquent d’étrangers. Ceux qui n’ont vu le paysan que dans les environs des villes, n’ont aucune idée de l’Homme de la Nature. Là, connaissant des maîtres, obligé à des respects avilissants, écrasé par le faste, corrompu et méprisé, même par des hommes avilis par la servitude, il devient aussi abject que ceux qui le corrompent. Mais ceux des Alpes, ne voyant que leurs égaux,
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