AGAPES FRANCOPHONES 2019
Le récit de voyage, instrument de comparaison ? _____________________________________________________________ 63 séjour, au « manque de tables régulières auxquelles ils rapportassent leurs remarques » (Gérando, 134), à l’étude exclusive des faits extérieurs, au caractère réduit de l’échantillon étudié, à des observations faites en mauvais ordre ou sans ordre, à des analogies tirées de la civilisation européenne, à leur procédé de faire « raisonner le sauvage à notre manière » (Gérando, 135) et, surtout, à des problèmes d’ordre linguistique, tel l’absence d’une langue de communication ou la négligence, de la part des voyageurs, des spécificités des idiomes locaux (Gérando, 135-137). La valorisation de sa méthode se fait alors de manière indirecte : les nouveaux rapports remis par les observateurs seront « meilleurs », ce qui contribuerait à la gloire de l’auteur. Et le recours à ce type de comparaison perdure. Lorsque, au début des années 1830, le maréchal Marmont, « grand émigré » de la révolution de Juillet, entreprend un voyage qui le mène d’Autriche au Proche-Orient (Szász, 56-60) 5 , il formule des propos similaires au sujet des motifs de son départ : Depuis quatre ans une secousse politique m’avait jeté brusquement hors de ma patrie. Sans avoir rompu les liens qui m’attachent à elle, j’étais devenu étranger à son sort. Une douce hospitalité m’avait été accordée à Vienne, et ma vie s’écoulait paisible et uniforme, quand un souvenir de mes travaux passés et le sentiment des forces qui me restent m’ont fait concevoir le désir de donner un nouvel intérêt à mon existence, d’ajouter à mon instruction, et de satisfaire la curiosité qu’a fait naître en moi le mouvement qu’éprouve la société humaine, chez laquelle chaque jour amène des changements, et qui semble marcher vers une nouvelle destinée. On juge si mal de loin, les récits dénaturent si fort les faits, que celui qui veut connaître la vérité doit aller la chercher lui-même, et l’étudier sur place, en se dépouillant autant que possible de toutes les préoccupations et de tous les préjugés qui peuvent altérer son jugement. J’ai été trop souvent témoin des erreurs des autres, pour ne pas me défier de celles que je pourrais commettre : c’est donc dans un esprit de réserve que j’ai observé, et que j’ai recueilli les renseignements que je vais publier. J’ai pensé aussi que l’intérêt de mon voyage pourrait être augmenté par des observations qui serviraient à résoudre quelques questions de physique [...] et de constater, au moyen de la méthode thermométrique, la hauteur de quelques montagnes sur lesquelles on n’était pas d’accord ; il entrait aussi dans mon plan de faire diverses observations magnétiques. (Marmont, 1-3) 5 Le premier voyage, commencé en 1831, devait s’interrompre en Hongrie en raison de l’épidémie de choléra qui se propagait depuis l’Est. Il ne recommencera qu’en 1834.
Made with FlippingBook
RkJQdWJsaXNoZXIy Mjc3NjY=