AGAPES FRANCOPHONES 2019
Géza Szasz Université de Szeged, Hongrie _____________________________________________________________ 64 4. Comparer, c’est juger Comme on vient de le voir, la question du jugement et des préjugés est présente chez les théoriciens et les praticiens du voyage. En l’abordant, nous touchons vraiment au vif du sujet. À partir du dernier tiers du XVIII e siècle, en relation étroite avec la naissance des méthodes du voyage, juger devient une nécessité et une obligation absolues tant pour les auteurs que pour les lecteurs des récits de voyage. Diderot l’impose déjà en tant que critère incontournable et résultat des observations faites sur le terrain. Le jugement de l’auteur doit précéder et orienter celui du lecteur. Parallèlement, il se développe un nouvel usage du voyage et de son récit. L’exploitation d’abord philosophique, plus tard politique des récits de voyage peut être illustrée, entre autres, par le texte d’un exposé de Talleyrand, l’ Essai sur les avantages à retirer des colonies nouvelles dans les circonstances présentes , présenté en juillet 1797. Le futur ministre des affaires étrangères de plusieurs régimes de France, homme d’État visionnaire, y formule des conseils au gouvernement à suivre lors de l’élaboration des projets de colonisation. Il y figure notamment la référence aux voyages de Bougainville et de Fleurieu, réputés de la clarté de la vue : C’est d’ailleurs aux hommes qui ont le plus et le mieux voyagé, à ceux qui ont porté dans leurs recherches cet amour éclairé et infatigable de leur pays ; c’est à notre Bougainville, qui a eu la gloire de découvrir ce qu’il a été encore glorieux pour les plus illustres navigateurs de l’Angleterre de parcourir après lui ; c’est à Fleurieu, qui a si parfaitement observé tout ce qu’il a vu, et si bien éclairé du jour d’une savante critique les observations des autres ; c’est à de tels hommes à dire au gouvernement, lorsqu’ils seront interrogés par lui, quels sont les lieux où une terre neuve, un climat facilement salubre, un sol fécond et des rapports marqués par la nature, appellent notre industrie et nous promettent de riches avantages pour le jour du moins où nous saurons n’y porter que des lumières et du travail. (Talleyrand, 300) Cette citation, qui en dit aussi long sur les transformations du public lecteur de la littérature des voyages à la fin du XVIII e siècle, semble résonner dans nos oreilles, lorsque nous lisons les récits de voyage de la première moitié du XIX e siècle. Comme si tous les auteurs avaient voulu non seulement renseigner le lecteur, mais aussi donner leur avis sur le pays visité ou le phénomène rencontré, que celui-ci soit social, politique ou économique. Or, pour juger, on
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