AGAPES FRANCOPHONES 2019
Le récit de voyage, instrument de comparaison ? _____________________________________________________________ 65 doit d’abord présenter et expliquer. C’est à ce moment que les pratiques de la comparaison se mettent en œuvre : elles serviront à faire connaître l’inconnu (ou ce qui est réputé de l’être). Le problème est plus délicat qu’il ne paraît : il met en question l’approche de l’étranger et renvoie en même temps à l’évolution de la conception « ethnographique » des civilisations. En vertu de celle-ci, vers la fin du XVIII e siècle, on tend à reconnaître à chaque groupe humain (ethnie, société, etc.) sa civilisation (Todorov 1989). Il paraît que dès le début du XIX e siècle, le pluriel ethnographique du mot « civilisation » (alors que celui-ci désignait encore peu avant l’évolution de l’humanité entière), est couramment employé. La littérature des voyages, ayant contribué à ce changement, en sera aussi largement tributaire. Cela exercera aussi une influence sur la perception et l’explication de l’étranger. La recherche d’analogies, où le connu doit aider à expliquer l’inconnu, était un phénomène caractéristique des voyages d’exploration. On dira qu’en règle générale, elle s’affaiblit au fur et à mesure que le pays visité perd son statut de terre inconnue . Or, la comparaison est une figure de style s’appuyant sur l’analogie, l’établissement d’une ressemblance entre deux éléments. Notre interprétation dépasse tout de même ce cadre. Dans l’esprit de ce qui était dit plus haut, comparaison est, selon nous, tout procédé qui établit les différences ou les ressemblances, explicites ou implicites, entre deux éléments, que ceux-ci soient des notions, des pays ou des civilisations. Pour réduire le champ de nos exemples, nous renvoyons le lecteur aux récits de voyageurs français venus en Europe Centrale (plus précisément en Hongrie) au cours de la première moitié du XIX e siècle. La première remarque est relative à la représentation du paysage. Les paysages de la Hongrie ne sont pas toujours contemplés en eux-mêmes ; souvent, ils évoquent d’autres paysages déjà vus auxquels parfois des souvenirs plus ou moins douloureux (voyage antérieur, pays natal quitté) sont également associés. Ainsi, pour le maréchal Marmont qui traverse l’Ouest de la Hongrie en 1831, la ville de Kőszeg, actuellement située sur la frontière austro-hongroise, « ressemble plutôt à une ville allemande qu’à une ville hongroise » (Marmont, 33). Un peu plus loin, au nord d’Esztergom, le paysage est tel que le voyageur « se croit transporté dans les cantons les plus beaux et les plus
Made with FlippingBook
RkJQdWJsaXNoZXIy Mjc3NjY=