AGAPES FRANCOPHONES 2019

Iringó ABRUDAN Université Lucian Blaga , Sibiu, Roumanie _____________________________________________________________ 72 sexuelle, la trajectoire sociale, l’existence des autres, la maladie, le deuil. Par-dessus tout, la vie telle que le temps et l’Histoire ne cessent de la changer, la détruire et la renouveler. Je n’ai pas cherché à m’écrire, à faire œuvre de ma vie : je me suis servie d’elle, des événements, généralement ordinaires, qui l’ont traversée, des situations et des sentiments qu’il m’a été donné de connaître, comme d’une matièreà explorer pour saisir et mettre au jour quelque chose de l’ordre d’une vérité sensible. (Ernaux 2011a, 7) Écrire contre l’oubli, plonger dans la mémoire individuelle et collective tout en faisant recours aux souvenirs, aux traces matérielles, aux empreintes affectives, au temps vécu, à l’histoire et au récit, définissent l’art ernalien. D’un bout à l’autre, ce grand projet de création qui se dresse autour de « la matière sensible », de la vie, devient un travail de récupération d’une histoire, d’une époque et d’une identité,tout en déployant un« lourd » projet de recherche et de restitution par l’écriture et par ses prises de position publiques, de « réparation » 1 , de conciliation et d’harmonisation pour la constitution d’une identité créatrice. Les photographies, le journal intime de l’écrivaine, les événements et les expériences vécus, en témoignent : Une façon d’ouvrir un espace autobiographique différent, en associant ainsi la réalité matérielle, irréfutable des photos, dont la succession « fait histoire », dessine une trajectoire sociale, et la réalité subjective du journal avec ses rêves, les obsessions, l’expression brute des affects, la réévaluation constante du vécu. (Ernaux 2011a, 8) Si les traces jouissent d’une nature matérielle et visible, les empreintes laissées dans l’âme et l’esprit de l’écrivaine, par les événements vécus « restent invisible[s] […], nourri[ssent] mes textes, les idées, les passions et même le métier de professeur qui m’a occupé durant trente-quatre ans ». (Ernaux 2011a, 9) Le projet d’écriture de la vie, de la recherche et de la construction d’une identité créatrice chez Annie Ernaux, se crée autour de la métaphore du « retour aux origines », en suivant « l’ordre du temps de la vie, entre l’enfance et la maturité » (Ernaux 2011a, 8) afin de 1 La fonction réparatrice de la littérature des dernières années a été mise en lumière par Alexandre Gefen dans son livre récent, intitulé Réparer le monde. La littérature française face au XXI e siècle, Paris, Éditions Corti, 2017.

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