AGAPES FRANCOPHONES 2019

Traces et souvenirs d’enfance à la charnière des paradigmes socioculturels « antinomiques » dans les récits d’Annie Ernaux _____________________________________________________________ 73 retrouver l’irresponsabilité de l’enfance, les après-midis dans le jardin, les oiseaux, quand je rêvais d’aller dans les pays lointains, connaître le monde, qu’il m’arrive des choses. Tout cela m’est arrivé, et m’arrivera encore, peut-être, et pourtant je n’aime que retrouver ce temps ou rien n’était arrivé. [...] Ce qui était ma vie réelle : la campagne, les bruits lointains de voitures, d’une scie à bois, la voix de mon père, les cris des chiens, la sonnette de l’épicerie. (Ernaux 2011a, 24) C’est une recherche à double sens, car au-delà des traces du temps vécu, l’écrivaine cherche les signes, les marques, les sensations et les sentiments d’un temps présent, « tout ce qui [le] fait revivre cela » et qui lui procure du bonheur, selon ses propres mots, dans cette entreprise de (re)présentation d’une vérité récupérée. Dans cette démarche de recherche, comprise dans la chaîne de la récupération-restitution ‒ réparation-harmonisation , Annie Ernaux donne rendez-vous aux idéologies phénoménologiques ricoeuriennes, mais aussi à la philosophie de Jean-Luc Marion (l’écriture ernalienne est en effet, un « étant donné » 2 ) et bien évidemment, à la pensée de Marcel Proust. Même si les premières deux affiliations ne sont pas publiquement reconnues par l’écrivaine, mais déduites par nous, la dernière affiliation est maintes fois soulignée autant dans les méta-commentaires et dans les discours d’escortes de ses écrits qu’au cours des prises de position publiques 3 . Annie Ernaux s’inscrit dans la catégorie des écrivains qui « pratiquent » une littérature engagée, « aidante » pour qui «"aider", c’est aider le monde, archiver le temps présent, faire mémoire de tout ce qui meurt, garder trace, inscrire, rêver d’une arche de Noé à l’extension infinie, dans un modèle proustien hypermnésique, où la littérature est à la fois épiphanie de l’origine, musée d’un monde premier et archive d’une culture » (Gefen 2017, 14). 2 Dans Le vrai lieu, Annie Ernaux se confesse : « Je crois que je considère aussi l’écriture un peu comme un don. Mais on ne sait pas ce qu’on donne, on ne sait pas. Ce que les autres vont prendre dans ce qu’on donne. Ils peuvent refuser aussi ». (Ernaux 2014, 97) 3 Au-delà des références à la mémoire involontaire proustienne qui existent dans ses récits, il convient de mentionner aussi les séminaires et les colloques qui portent sur cette problématique de la mémoire, de l’écriture et du temps : les séminaires organisés par Antoine Compagnon au Collège de France ‒ « Ceci n’est pas une autobiographie » et « Proust, Françoise et moi » ‒ , et aussi le colloque de Cerisy de 2012 ‒ « Annie Ernaux : le Temps et la Mémoire ».

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