AGAPES FRANCOPHONES 2019
Iringó ABRUDAN Université Lucian Blaga , Sibiu, Roumanie _____________________________________________________________ 76 On peut affirmer en se servant des mots de Paul Ricœur que les trois premiers romans ernaliens , Les Armoires vides (1974), Ce qu’ils disent ou rien (1977) et La femme gelée (1981) sont construits « entre deux visées, deux intentionnalités : l’une celle de l’imagination, dirigée vers le fantastique, la fiction, l’irréel, le possible, l’utopique ; l’autre, celle de la mémoire, vers la réalité antérieure, l’antériorité constituant la marque temporelle par excellence de la "chose souvenue", du "souvenu" en tant que tel » (Ricœur 2000, 6). Dans Les Armoires vides , la narratrice Denise Lesure raconte l’expérience traumatique de l’avortement qu’elle subit, mais cette révélation n’est pas qu’un prétexte pour puiser dans les profondeurs de la mémoire afin de faire surgir les lieux et son monde d’enfance ainsi que sa langue d’origine (le patois) qui jouent une fonction de détermination et de causalité profonde dans son parcours identitaire. Le récit est construit d’une manière circulaire. Autour de l’expression à valeur de métaphore, « la faiseuse d’anges », se dresse toute une histoire d’une enfance vécue dans le milieu socioculturel des dominés, mais c’est aussi l’histoire de la transgression de ce pattern inné et l’accès au statut de « transfuge de classe ». Son vécu est représenté par tout « ce qui était ma vie réelle : la campagne, les bruits lointains de voitures, d’une scie à bois, la voix de mon père, les cris des chiens, la sonnette et l’épicerie […] cette vérité que je cherche », cette « "autre vie" qui est derrière et que tout le monde crie devant » (Ernaux, 2011, 24). En effet Les armoires vides représentent la métaphore de l’histoire de l’enfance annoncée dès l’épigraphe qui ouvre le récit : « J’ai conservé de faux trésors dans les armoires vides. Un navire inutile joint mon enfance à mon ennui/ Mes jeux à la fatigue. » (Paul Eluard, La rose publique ) Autant dans Les armoires vides que dans Ce qu’ils disent ou rien (où la narratrice prend le nom d’Anne), la mémoire de la petite fille et puis celle de l’adolescente fait surgir « les choses vécues » ainsi que la naissance de la conscience d’appartenance à un paradigme socioculturel que la protagoniste doit surmonter à l’aide de l’éducation reçue auprès des religieuses dans l’école privée et des livres lus. L’université lui confère une grande ouverture et plus tard, par son métier de professeur et par son mariage, elle accède à la petite bourgeoisie. La Honte (1997) révèle son expérience traumatique subit à 12 ans ; l’écrivaine indique précisément la date de 15 juin 1952 comme
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