AGAPES FRANCOPHONES 2019
Traces et souvenirs d’enfance à la charnière des paradigmes socioculturels « antinomiques » dans les récits d’Annie Ernaux _____________________________________________________________ 77 « La première date précise et sûre de mon enfance » (Ernaux 2011, 214) ‒ elle est témoin d’une tentative meurtrière (son père était en train de tuer sa mère dans la cave de leur maison, quand elle a fait son apparition et a sauvé sa mère). Dès lors elle n’était plus la même, le temps mythique de l’enfance prend fin, celui-ci étant remplacé par le silence et la peur, le dégout et la honte : « Après, ce dimanche-là s’est interposé entre moi et tout ce que je vivais comme un filtre. Je jouais, je lisais, j’agissais comme d’habitude mais je n’étais dans rien. Tout était devenu artificiel. […] Une hyperconscience qui ne se fixait sur rien a remplacé ma nonchalance d’élève comptant sur sa facilité. » (Ernaux 1997, 18) La place (1983) et Une femme (1988) sont les récits de filiation qui imposent l’écrivaine sur la scène de la littérature française contemporaine ; d’ailleurs, elle obtient en 1984 le prix Renaudot pour La place. Ces deux récits sont dédiés à ses parents, à leur histoire vécue ensemble, aux années de l’enfance et de la jeunesse de l’écrivaine. De même, ils sont construits autour de la métaphore de la recherche de « la place » car « trouver sa place » est l’une des métaphores récurrentes des écrits d’Annie Ernaux. Elle dit de son père qu’« il cherchait à tenir sa place. Paraître plus commerçant qu’ouvrier » (Ernaux 1983, 68). Le récit, souvenir de son père, est mis sous le signe d’un milieu et d’une langue qui lui font honte : « Honte d’ignorer ce qu’on aurait forcement su si nous n’avons pas été ce que nous étions, c’est-à-dire inferieurs. » (Ernaux 1983, 76) En même temps, l’écrivaine reconnait que « Le patois avait été l’unique langue de mes grands-parents » (Ernaux 1983, 77) et de ses parents aussi, en portant la marque de la classe. Pourtant c’est la mère qui joue un rôle essentiel dans le processus de transgression de la petite fille et puis de l’adolescente en lui proposant des livres (même si ceux-ci n’appartenaient pas à la grande littérature, mais qui ouvraient la porte aux révélations éprouvées par l’écrivaine à travers la littérature plus tard) car « s’élever, pour elle, c’était d’abord apprendre (elle disait, "il faut meubler son esprit") » (Ernaux 1988, 56-57). En 2008, Annie Ernaux reçoit le Prix Marguerite-Duras et le Prix François Mauriac pour Les années . Ce texte est le récit « total », comme aime le dire l’auteure elle-même, l’histoire de toute une génération qui couvre à peu près quarante années ; Ernaux y revisite ses années d’enfance et d’adolescence et de femme en dernière instance en les restituant dans un livre qui représente selon Antoine
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