AGAPES FRANCOPHONES 2019
Iringó ABRUDAN Université Lucian Blaga , Sibiu, Roumanie _____________________________________________________________ 78 Compagnon « le livre idéal [qui] serait un monument de la résurrection de passé » (2009, 58-59). Et ce que se propose l’écrivaine « c’est au contraire de saisir cette durée qui constitue son passage sur la terre à une époque donnée, ce temps qui l’a traversée, ce monde qu’elle a enregistré rien qu’en vivant » (Ernaux 2008, 238). L’autre fille (2011) est la lettre qu’elle n’enverra jamais à sa sœur, Ginette morte à six ans, mais qu’elle partagera avec ces lecteurs. Elle dresse un travail de récupération de la mémoire de sa sœur et d’elle-même, de restitution de cette histoire à travers les mots jamais dits auparavant. Il y a un travail de réparation d’un trauma vécu par la narratrice dès son enfance, quand par hasard, elle découvre l’existence de sa sœur morte avant sa naissance : « Écrire une lettre, une seule, c’est offrir le point final, s’affranchir d’une vieille histoire. » (Ernaux 2011b, 3) En effet, cette autre fille ne sera qu’une métaphore de l’altérité de la narratrice, elle-même comme « l’enfant de remplacement » de sa sœur morte : « L’autre fille, c’est moi, celle qui s’est enfuie loin d’eux, ailleurs » (Ernaux 2011b, 77). Elle vivra avec ce trauma de l’inconnu de la chose qu’on ne se parle jamais dans la famille mais qui habite l’esprit de la narratrice toute sa vie. Cette lettre-récit sera donc la manière de l’écrivaine de se réconcilier avec un passé jamais dit, de remplir un trou de son existence et de réparer 8 autant sa soi-disant relation avec sa sœur que son âme. C’est une entreprise difficile car « Il n’y a pas de temps entre toi et moi. Il y a des mots qui n’ont jamais changé » (Ernaux 19) mais en même temps, le temps de la conciliation est venu « Maintenant, je n’ai plus de colère, j’accepte l’idée que toute consolation, une prière, une chanson, vaut au moment de basculer dans le néant et je préfère penser que tu es partie heureuse » (Ernaux 23). Mémoire de fille, le dernier roman d’Annie Ernaux publié en 2016, porte la trace de la nécessité éprouvée par l’écrivaine de replonger dans la mémoire de la jeune fille de 1958 lors de ses 18 ans par les moyens mnémoniques afin de récupérer et restituer une histoire dont elle n’a pas parlé jusqu’à ce moment-là : « Je n’arrivais pas à enfermer le temps de l’été 58 dans l’agenda de 2003, il me débordait continuellement. » (Ernaux 17) Et c’est à travers l’écriture qu’elle peut restituer et réparer ces temps enfuis, perdus : « […] l’écriture me donnait un accès à cet été-là aussi simple et direct que de 8 L’écrivaine souligne l’importance de l’écriture dans son entreprise : « Le jour du récit est le jour du jugement. » (Ernaux 2011, 22)
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