AGAPES FRANCOPHONES 2019
Traces et souvenirs d’enfance à la charnière des paradigmes socioculturels « antinomiques » dans les récits d’Annie Ernaux _____________________________________________________________ 79 passer d’une pièce à l’autre. » (Ernaux 2016, 17) La thèse de la quête identitaire par le retour est énoncée dès l’épigraphe par une question qui revient après soixante années de recherches identitaires dévoilées dans ses écrits : « I know it sounds absurd but please tell me who I am. Supertramp. » (Ernaux 2016, 9) En écrivant ce récit, l’auteure espère « remplir un trou » 9 , « le trou inqualifiable » (Ernaux 2016, 17). La restitution de cette fille de 18 ans se réalise par sa « déconstruction » 10 , en replongeant dans les événements de 1958 à travers les autres : « Je redeviens contemporaine d’événements vécus par d’autres, des inconnus, je suis reliée de nouveau à un monde commun et c’est comme si la réalité des autres attestait la réalité de la fille de 58. » (Ernaux 2016, 70) En effet, tout ce travail d’introspection, de récupération et de restitution d’un temps passé dans le registre du réel, devient possible chez Annie Ernaux d’une part grâce aux ressources qu’elle utilise (les photos, les voyages aux lieux, etc.) d’autre part grâce au style et à la forme de l’écriture qu’elle adopte afin qu’elle puisse accomplir son projet de création. En ce qui suit nous allons interroger la nature et la fonction des traces et des empreintes ainsi que leur occurrence dans les récits d’enfance de l’écrivaine, en soulignant leur importance dans la construction narrative ernalienne. 2. Traces et empreintes de l’enfance et de la jeunesse dans les écrits ernaliens Je pense que tout ce qu’on vit jusqu’à 25 ans laisse des traces indélébiles. (Ernaux 2014, 96) Les notions de trace et d’empreinte sont définies en étroite liaison avec les concepts de la mémoire, de l’histoire, d’un événement ou d’une expérience passés. On admet avec Alexandre Serres que jusqu’à nos jours, la notion de trace n’a pas bénéficié d’une recherche élargie sauf chez Derrida qui est « […] le premier à avoir élaboré une véritable "pensée de la trace" et à lui avoir conféré un statut philosophique avec le projet de "grammatologie" » (2002, 1) Selon nous, l’un des plus importants penseurs de nos jours qui ait dressé une recherche assez complète du concept de la trace 9 Une autre métaphore récurrente, qui traverse d’un bout à l’autre les récits d’Annie Ernaux, est représentée par celle du « trou ». 10 « Je déconstruis la fille que j’ai été » (Ernaux 2016, 56).
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