AGAPES FRANCOPHONES 2019
Traces et souvenirs d’enfance à la charnière des paradigmes socioculturels « antinomiques » dans les récits d’Annie Ernaux _____________________________________________________________ 81 2.1. Les traces et les empreintes laissées par le milieu d’origine Les traces matérielles et les empreintes affectives laissées par le milieu d’origine et mises en page chaque fois qu’il y a un retour aux origines, sont liées essentiellement à l’héritage culturel de l’écrivaine ayant un impact déterminant sur la manière dont son identité se construit. La langue d’origine, celle de son enfance, le patois normand, qui nous est restituée à travers les premiers récits d’une manière assez violente, révèle d’une part la trace qui lui est léguée d’une génération à l’autre, mais aussi l’empreinte affective qui lui infligera, par la comparaison avec la langue française littéraire de l’école, le désir de transgresser sa classe sociale. Annie Ernaux explique l’investissement affectif, lourd des mots : « Ces mots disent, peignent, cette façon d’exister, en sont la preuve. […] Tous les mots, surtout quand ils sont la transcription de paroles, sont lourds de significations, ils "ramassent" la couleur d’une scène, sa douleur, son étrangeté ou la violence sociale. » (Ernaux 2003, 118-119) L’écrivaine se confesse dans Le vrai lieu quant au rôle de son monde d’origine dans son parcours identitaire : Plus tard, j’ai eu conscience de l’empreinte de ce premier monde sur moi, de l’expérience précoce que j’ai eue de la pauvreté. De l’empreinte aussi de bonheurs, de plaisirs, considérés souvent comme vulgaires ou inferieurs mais dont j’ai mesuré la force : les fêtes, les repas, les chansons. Des plaisirs évidemment très éloignés, des plaisirs intellectuels mais constitutifs de moi-même. (Ernaux 2014, 27) La photographie est l’une des plus représentatives manières choisies par l’écrivaine pour témoigner d’un temps vécu en le récupérant et en le restituant par l’écriture mais aussi par son insertion dans le texte écrit. Dans tous ses récits on trouve des références aux photos ou même des photos (voir le Photo-journal qui précède les récits du volume Écrire la vie , 2011). Les photos deviennent ainsi un outil nécessaire dans l’instauration de son écriture afin de restituer le vrai. Arnaux témoigne dans La Honte : « Je regarde ces photos jusqu’à perdre toute pensée, comme si, à force de les fixer, j’allais réussir à passer dans le corps et la tête de cette fille qui a été là, un jour, sur le prie-Dieu du photographe, à Biarritz, avec son père. » (Ernaux 1997, 26)
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