AGAPES FRANCOPHONES 2019
Iringó ABRUDAN Université Lucian Blaga , Sibiu, Roumanie _____________________________________________________________ 82 L’écrivaine est consciente de l’importance de toutes les traces qui pourraient l’aider à récupérer et restituer l’histoire de cette petite fille d’une manière véridique en énumérant dans La Honte quelques « traces matérielles de cette année-là » qui lui restent : «une carte postale – photo en noir et blanc d’Elisabeth II », « une petite trousse à couture en cuir rouge », « une carte postale représentant l’intérieur de la cathédrale de Limoges », « un livret de cartes postales : "Le château fort de Lourdes"», « la partition d’une chanson, Voyage à Cuba », «le missel qui figure sous mes gants sur la photo de communion, intitulé Missel vespéral romain par Dom Gaspard Lefebvre – Bruges. » (Ernaux 1997, 28-30) L’écrivaine ajoute : « De cette année-là, il me reste deux photos. L’une me représente en communiante. C’est une "photographie d’art", en noir et blanc, insérée et collée dans un livret en papier cartonné, incrusté de volutes, recouverte d’une feuille à demi transparente. À l’intérieur, la signature du photographe. » (Ernaux 1997, 22) Aucun doute que toutes ces traces matérielles représentent « des pierres [sorties] du fond d’une rivière » (Ernaux 2014, 72) et mises en écriture : « De même que les photos constituent la preuve de mon corps de 52, le missel – dont la conservation au travers des déménagements n’est pas anodine – est la preuve matérielle irréfutable de l’univers religieux qui était le mien mais que je ne peux plus ressentir. » (Ernaux 1997, 30-31) Même si l’écrivaine ressent le danger de tout ce processus de récupération et restitution, qu’elle nous dévoile dans L’atelier noir ‒ « Il y a néanmoins quelque chose de dangereux, voire d’impudique, à dévoiler ainsi les traces d’un corps-à-corps avec l’écriture » (Ernaux 2011c, 14), elle est convaincue que « c’est la mémoire et l’écriture qui permettent de revivre » (Ernaux 2014, 73). « L’écriture sauve », restitue et répare (harmonise) mais à l’aide des traces et des empreintes : « J’ai l’impression que l’écriture est ce que je peux faire de mieux, dans mon cas, dans ma situation de transfuge, comme acte politique et comme don. » (Ernaux 2003, 57) 2.2. Les traces laissées par l’écrivaine à travers l’écriture Le besoin de laisser une trace ( sa trace ) représente pour Annie Ernaux une nécessité viscérale incontournable qui traverse toute son existence qu’il s’agisse tout simplement de son écriture, de la façon dont celle-ci est pensée et mise en œuvre (style et forme
Made with FlippingBook
RkJQdWJsaXNoZXIy Mjc3NjY=